LES BÉATITUDES EN SAINT LUC

Ba 4, 19-29 ; Lc 6, 20-26

(9 septembre 1985)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

N

 

ous sommes habitués au texte des Béatitudes de Matthieu et non à celui de Luc. Dans la version de Luc, les béatitudes sont au nom­bre de quatre au lieu de huit ; elles sont accompagnées de malédictions symétriques, et surtout le texte est moins spiritualisé. Matthieu dit : "Heureux vous qui êtes pauvres en esprit" pauvres de cœur. Saint Luc dit simplement : "Heureux vous les pauvres!" De même en Matthieu nous lisons : "Heureux vous qui avez faim et soif de justice" de la justice de Dieu c'est-à-dire de la sainteté de Dieu. Saint Luc se contente de dire : "Heureux vous qui avez faim maintenant !" Par conséquent la recension de Luc a une signification un peu différente de celle de Matthieu. Les Béatitudes ne sont pas d'abord un programme de vie intérieure, de vie spirituelle, il ne s'agit pas d'abord du détachement intérieur, de cette pauvreté du cœur et de ses diffé­rentes harmoniques. Chez saint Luc, il s'agit d'une parole de consolation. Si vous êtes pauvres, si vous êtes démunis, si vous pleurez, il y aura de la part de Dieu un temps de consolation pour vous. Ceux qui sont haïs des hommes, ceux qui sont délaissés, ceux qui sont dans la peine, Dieu est proche d'eux, car Dieu a un cœur de Père et par conséquent, plus ses enfants sont dans le besoin, plus ils sont démunis et malheu­reux, plus Dieu se sent proche d'eux. Même si leur épreuve est telle que ces enfants de Dieu ne peuvent plus lever les yeux, que leur souffrance étreint leur cœur et ne leur laisse plus le loisir de penser à autre chose, Dieu est encore plus proche d'eux. Il a pour eux une immense tendresse, une infinie miséricorde et une grande proximité.

Mais en revanche, il y a ces malédictions fort brutales : "Malheur à vous les riches, malheur à vous qui êtes repus, malheur à vous qui riez, malheur à vous quand on dira du bien de vous !" En ce qui concerne la troisième : "Malheur à vous qui riez !" il faut peut-être un mot d'explication car elle nous cho­que souvent. Pour nous le rire est la manifestation de la joie, il montre qu'on a le cœur gai, le cœur léger, non pas nécessairement d'une légèreté coupable mais plutôt d'une sorte de bonne humeur et d'équilibre inté­rieur. Il faut savoir que, pour les anciens, le rire n'avait pas très bonne presse. Dans les textes anciens, qu'ils soient bibliques ou non, le rire a toujours une connotation péjorative. Ce que l'on admet, c'est le sourire. Mais le rire a toujours pour eux un aspect de sarcasme : rire, c'est se moquer, rire, c'est se gausser des autres. C'est pourquoi dans le rire maudit par Jé­sus, il s'agit d'un rire qui se moque des autres, qui exclut les autres de sa sympathie. Il faut donc faire une transposition et mettre à la place du mot qui nous est familier le mot sarcasme.

Pourquoi cette malédiction pour ceux qui sont repus, pour ceux dont on dit du bien pour ceux qui ont sur les autres un regard ironique et sarcastique ? Et bien, parce que ceux-là ne comptent que sur eux-mê­mes, sur les biens qui leur appartiennent. Ils s'ap­puient sur cette solidité de la richesse, de l'estime que l'on a pour eux, alors que tout cela n'est que du vent. Si l'on s'attache uniquement à l'opinion du monde, aux certitudes concrètes de sa fortune, l'on met sa confiance dans ce qui n'est que du vent et l'on prépare son propre malheur. Il y aura inévitablement une dé­couverte de la vérité à savoir que tout cela s'évanouit entre nos mains et que celui qui a fondé uniquement sa vie là-dessus, il ne lui restera plus rien, il se retrou­vera dépouillé et donc dans le malheur.

Ces béatitudes de saint Luc ne sont pas un programme révolutionnaire ni un appel à la révolte des pauvres, elles sont une parole de consolation pour ceux qui sont dans la difficulté et d'autre part un avertissement sévère pour ceux qui ne mettent pas leur appui en Dieu mais qui le placent dans les fausses valeurs, celles que Jean appellera "le monde," avec là aussi cette nuance péjorative qui ne nous est pas tou­jours familière. Quand Jean dira : "Malheur au monde ! Je ne prie pas pour le monde", parce que le monde est pour lui le lieu de la mondanité, le lieu de ces ap­parences qui nous trompent, qui nous illusionnent et qui nous détournent du vrai bien.

 

AMEN