LE PHARISIEN ET LE PUBLICAIN

Ap 3, 14-23 ; Lc 18, 9-14

(7  novembre 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

D

 

ans l'évangile que nous avons lu hier, le Seigneur Jésus terminait ses propos en posant cette question : "Le Fils de l'Homme, quand Il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?" et les quelques paragraphes qui suivent cette question, dans l'évangile de Luc, c'est justement une ouverture à la réponse à cette question, selon un certain nombre de situations qui nous sont données pour nous éclairer sur notre propre disposition dans la foi. Le premier texte-réponse est celui du pharisien et du publicain, puis ce sera l'accueil de Jésus pour les petits enfants qui, eux, manifesteront cette foi spontanée à l'accueil du Royaume de Dieu. Puis viendra l'épisode du jeune homme riche dont le cœur se fermera à l'annonce du Royaume de Dieu parce qu'il est trop riche, puis le danger des richesses qui sont un obstacle à la vie de la foi, à la croissance en nous de la vie de la foi et qui nécessite le détachement pour que le Royaume de Dieu puisse nous atteindre.

Dans cette parabole du pharisien et du publicain, il y a donc, déjà comme en prémices pour notre propre vie, la réponse que chacun est appelé à donner à la question de Jésus : "Le Fils de l'Homme, quand Il viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre ?" Il y a une manière de vivre sa foi qui ferme toute possibilité de croissance de la foi : c'est la manière dont le pharisien se présente au Temple. Il est persuadé que la façon dont il vit la foi en Dieu le rend juste et il ne s'aperçoit pas que cette disposition, si belle soit-elle à ses yeux, lui ferme le chemin de l'accomplissement de la justice, car il n'est pas rentré chez lui justifié. Ce qu'il était et qui étaient des choses vraies continuait cependant à fermer son cœur à la venue du Christ car toutes ses justifications, si justes soient-elles, n'ont pas été bouleversées par l'amour du Christ et par la seule justice de Dieu. Il se confiait en lui-même, il se confiait au jugement des autres. Il faisait partie de ces gens dont Jésus disait : "Vous êtes de ceux qui se justifient eux-mêmes à la vue et en présence des hommes, mais Dieu connaît vos cœurs." Et Dieu sait que cette auto-justice n'est pas celle qui justifie véritablement le fond de l'homme et qui peut faire grandir la foi dans son propre cœur.

L'action de grâce de ce pharisien, il ne faut pas la prendre pour une caricature. Sa prière est vraie. Il est dans le Temple et il prie son Dieu, et il l'interpelle :"Mon Dieu, je te rends grâces !" et il ne faut pas douter de la sincérité de sa prière, pas plus d'ailleurs que des éléments de son action de grâces. Il est probablement vrai, parce que c'est un pharisien droit, que cet homme n'est pas rapace ni injuste, ni adultère (à l'image du publicain qui est derrière lui.) et qu'il donne selon les prescriptions de la Loi la dîme de toutes ses rentes et qu'il jeûne deux fois par semaine. Le problème n'est pas que sa prière soit fausse. Le problème c'est que sa prière, si elle s'adresse à Dieu, est tournée vers lui-même, et le texte même nous le laisse deviner : "Il priait ainsi en lui-même". On pourrait dire pour lui-même, comme s'Il était au centre de sa prière comme s'il trouvait dans sa prière une sorte de vanité, d'orgueil spirituel, de contentement, de satisfaction.

Le publicain a une prière qui est aussi vraie que celle du pharisien. Il se sait pécheur, il n'a pas besoin de compter son péché comme l'autre de compter ses actions justes. Mais ce publicain n'est pas tourné vers lui-même, ce n'est pas en lui-même qu'il fait cette prière, c'est pour Dieu, et il présente à Dieu non pas ce qu'il y a de bien, de bon et de juste en lui, mais il présente à Dieu son manque, son vide, sa pauvreté et sa misère. Ainsi le premier s'écoute prier, se réjouit de sa prière et en rend grâce à Dieu, il est enfermé en lui-même. Alors que le second, son cœur est ouvert parce que son péché l'a blessé, et cette blessure du cœur s'ouvre à la grâce de Dieu, et il peut ainsi, dans son propre cœur, recevoir la justification de Celui qui est venu non pas pour les riches et les bien-portants, mais pour les pauvres et les pécheurs.

Nous sommes nous aussi sur le chemin de la justification. Probablement nous avons des"droits"à prier comme le pharisien, parce qu'il y a dans notre vie des choses vraies, sincères, bonnes qui nous viennent de Dieu et que nous lui rendons en actions de grâces. Mais notre prière ne peut pas être que celle-là, parce que notre vanité toujours éveillée, notre orgueil, ce qui nous tourne vers nous-mêmes, pourra s'attribuer cette prière d'action de grâces et ainsi la rendre étanche à la grâce de Dieu. Probablement que si saints que nous pensions, que nous puissions être, nous avons encore à marcher sur le chemin de la justification et donc à orienter notre cœur avec notre péché, notre misère, nos pauvretés, vers Dieu, en lui criant chaque jour : "Prends pitié du pécheur que je suis !" mais aussi en mélangeant à ce cri d'appel l'action de grâces pour la justification que Dieu nous donne déjà de vivre à travers ce que nous sommes.

 

AMEN