ENTRER PAR VIOLENCE
Rm 9, 15-18 ; Lc 16, 10-17
(30 octobre 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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u milieu de toutes ces considérations que saint Luc rapporte au sujet de l'argent, il en est une insérée là de façon tout à fait étrange et à laquelle pourtant le Christ a attaché une grande importance et que la première communauté chrétienne a gardé dans sa mémoire avec beaucoup d'intérêt, parce qu'elle nous l'a rapporté de façon très énigmatique et assez difficile à comprendre au sujet du Royaume : "Jusqu'à Jean, ce furent la Loi et les Prophètes; depuis lors, le Royaume de Dieu est annoncé et tous s'efforcent d'y entrer par violence." Cette parole de Jésus nous étonne un peu car habituellement, nous pensons que pour entrer dans le Royaume de Dieu il faut tout sauf de la violence. Pourtant, elle est extrêmement suggestive.
"Jusqu'à Jean", c'est l'ancienne Alliance. Et Jean, d'une certaine manière le Christ le situe comme le pivot, le moment où tout bascule. Pourquoi ? Parce que après Jean, après le baptême qu'il donnera au Christ et après avoir désigné le Christ comme l'Agneau de Dieu, le Royaume de Dieu change de statut. Jusqu'à Jean, le Royaume de Dieu, car la vie en Israël était déjà un royaume de Dieu, il ne faut pas l'oublier, le Royaume de Dieu était régi par la Loi et les prophètes. "Régi par la Loi", cela veut dire que l'appartenance au Royaume de Dieu était clairement déterminée en fonction des observances de la Loi, en fonction de la circoncision et en fonction de tout ce juif était prescrit de faire à l'intérieur de cette ébauche du Royaume de Dieu qu'était Israël c'est-à-dire l'activité cultuelle au Temple, les oeuvres de miséricorde telles qu'elles étaient demandées dans le Décalogue et l'observations des principales exigences de la loi. "Les prophètes" parce que ce Royaume n'était pas encore dans sa formule ultime et définitive et en conséquence il était nécessaire périodiquement que Dieu envoie des gens pour raviver le sens véritable du Royaume qui allait venir. Tous ces prophètes, tous ceux que-nous connaissons et tous ceux que nous ne connaissons pas, car il v a eu beaucoup plus de prophètes envoyés par Dieu que ceux dont nous avons les écrits, tous ces prophètes maintenaient à la bonne température l'espérance d'Israël. C'est pour cela que la régulation de la vie dans le Royaume de Dieu, c'était la Loi et les prophètes.
Or, quand le Christ vient, le principe lui-même change, le principe devient la violence. C'est une violence parce que le Royaume de Dieu est annoncé depuis Jean et tous s'efforcent d'y entrer par violence. Effectivement la première chose, et je crois que c'est très important, c'est que le Royaume de Dieu, jusqu'à Jean était objet de loi et d'espérance. A partir d'un certain moment, il est proclamé sur la place publique, et qui dit proclamation sur la place publique, qui dit publicité, dit "accès gratuit à tous". C'est pour cela qu'on met des panneaux publicitaires, c'est pour que tout le monde puisse connaître l'existence d'un produit crème solaire ou autre. La raison d'être de la publicité, c'est de faire connaître à tous, et même de "faire passer le produit" par des moyens peut-être pas toujours très convaincants. Cela c'est autre chose. A partir du moment où le Christ arrive, Il propose le Royaume de façon publique, et c'est cela qui crée la réticence des pharisiens, car pour eux, cette proclamation publique du Royaume manque aux règles prescrites c'est-à-dire à la Loi. "Le Royaume souffre violence" déjà paradoxalement, de la part du Christ, parce qu'en réalité, il inflige au Royaume un régime qui ne lui était pas habituel jusque-là. Tout le monde y est appelé, par conséquent le Christ pourra dire : "Que voulez-vous. Avec votre justice, vos règles et vos privilèges, voyez que beaucoup de gens réagissent bien mieux que vous devant l'annonce publicitaire du Royaume, et les publicains et les prostituées vous précèdent dans le Royaume de Dieu". Là la violence, c'est le fait de l'irruption radicale de Dieu au cœur même de ce Royaume qu'il a commencé à semer, c'est le fait que ce Royaume est véritablement ouvert à tous. Et cela, effectivement, Israël a du mal à l'accepter.
Mais en même temps, cette violence n'est pas seulement du côté du Christ qui fausse un peu le jeu et les règles communément admises par les traditions et les pharisiens jusque-là. Mais ce Royaume souffre violence parce que, effectivement à ce moment-la, Dieu fait appel au cœur de l'homme, à son désir de rencontrer Dieu, et non plus simplement à cette filiation charnelle dans la tradition des Pères et d'Abraham. C'est-à-dire qu'à partir du baptême du Christ, le Royaume de Dieu est annoncé à chacun pour qu'il v réponde de tout son cœur. Et le Christ voit qu'il y a des hommes qui ont envie de s'en emparer, au meilleur sens du terme. La violence vient effectivement de ce que, apparemment, toutes les anciennes règles du jeu commencent à être lâchées, soit de la part de Celui qui annonce, soit de la part de celui qui répond.
Je crois que ceci est pour nous un enseignement. Notre entrée et notre appartenance au Royaume de Dieu, nous ne pouvons pas la juger sur les critères que nous voudrions fixer, que nous soyons pécheurs, pas pécheurs, très peu pécheurs ou beaucoup pécheurs, le problème est toujours de retrouver en nous cette force qui nous fait nous accrocher au Seigneur, qui nous fait désirer véritablement son Royaume. C'est sûr qu'à certains moments, nous nous faisons violence à nous-mêmes pour nous empêcher d'accéder au Royaume de Dieu. C'est sûr qu'à certains moments, nous ne laissons pas toute notre violence de cœur et de désir nous tourner vers Dieu. Mais, malgré tout, ce qui compte essentiellement, ce qui est le plus important, c'est de savoir que, fondamentalement, ce Royaume nous est ouvert et que, au fond, que nous nous y précipitions tous en cohue et dans une sorte de brouhaha indescriptible, c'est le désir même de Dieu lui s'accomplit. Après tout, Dieu ne nous fera pas entrer dans son Royaume au pas cadencé, ça n'aura rien de la splendeur des défilés militaires. Ce sera une véritable cohue, dans laquelle on se bousculera tous parce qu'on voudra tous entrer. Et c'est cela le signe même de la miséricorde de Dieu Et même si on se marche un peu sur les pieds, et même si à certains moments on manifeste beaucoup d'impatience, au fond, c'est cela le sens profond du Royaume de Dieu. Et, au lieu de nous plaindre de temps en temps que les autres nous marchent sur les pieds ou nous donnent des coups de coude, je crois qu'il vaut mieux nous préparer déjà, puisque c'est bientôt la Toussaint, à cette vue merveilleuse que saint Jean décrivait :"Je vis cette foule immense la foule immense de ceux qui suivent l'Agneau".
AMEN