LE CHRIST NOUS A AFFRANCHIS DU PÉCHÉ

Rm 8, 1-11 ; Lc 15, 1-10

(16 novembre 2009)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

N

 

ous connaissons tous ces deux paraboles de la miséricorde de Dieu qui laisse le troupeau pour aller à la recherche de l'unique brebis perdue ou qui recherche avec tellement de soin et d'attention la petite pièce de monnaie qui a glissé quelque part sous les meubles ou sous les plinthes de la maison. Je voudrais seulement attirer votre attention sur ce qui les introduit. C'est cette réflexion des pharisiens à propos de Jésus : "Cet homme fait bon accueil aux pécheurs et Il mange avec eux."

C'est cela qui se passe aujourd'hui. Nous sommes accueillis par le Seigneur et nous allons manger avec Lui ce repas qu'Il a préparé pour nous, qu'Il nous offre, à nous qui sommes pécheurs. Et je pense que le texte de saint Paul dans l'épître aux romains nous aide à comprendre ce qu'est à la fois notre péché et cette venue du Christ chez ces pécheurs que nous sommes, pour nous sauver de notre malheur et nous ramener, comme la brebis perdue, sur les épaules de ce berger qui est allé la chercher au fond du ravin. Saint Paul nous dit : "Le Christ t'a affranchi de la loi du péché et de la mort, car Dieu a envoyé son propre Fils avec une chair semblable à celle du péché, et en vue du péché, pour condamner le péché dans la chair."

Le berger qui vient chercher la brebis, c'est Jésus envoyé par le Père dans une humanité semblable à la nôtre, dans cette humanité qui, chez nous, est marquée par le péché et que Jésus a voulu prendre pour nous être semblable, afin de prendre sur Lui ce péché qui est nôtre et que Lui n'a pas commis, Lui qui est sans péché.

Quand saint Paul parle de la chair, il ne faudrait pas que nous fassions un contre-sens en interprétant cela dans notre mentalité moderne, un peu simpliste qui fait comme s'il y avait dans l'homme deux parties, une partie charnelle, le corps et puis une partie que nous appelons spirituelle qui serait l'âme, la pensée, et comme si saint Paul disait que la chair, nous entendrions le corps, désire le péché et la mort tandis que la partie spirituelle, psychique, la pensée, elle, désirerait la vie. Ce serait trop simple. Nous savons bien que le péché est plus encore dans notre esprit, notre âme, notre pensée que dans notre chair, dans notre corps. Le péché, c'est l'orgueil, c'est l'indifférence, c'est la haine, c'est l'égoïsme, c'est tout cela et pas seulement ce que nous appelons le péché de la chair. Quand saint Paul parle de chair et d'esprit, il ne se réfère pas à ce dualisme un peu simpliste que nous avons comme conception de l'homme.

Pour saint Paul, comme pour tous les hébreux, tous les gens de culture sémitique l'homme est une unité indissociable dans laquelle la partie plus psychique, dirions-nous, et la partie plus corporelle sont étroitement et intimement liées au point que l'on désigne l'homme aussi bien en parlant d'une âme vivante qu'en parlant de la chair. Quand saint Paul parle de la chair, il désigne l'homme tout entier, et aussi bien notre pensée que notre corps lui-même. La chair, c'est l'homme en tant qu'il est seulement un homme, livré à ses propres forces. C'est cela que saint Paul appelle la chair. Et ce qu'il appelle l'esprit, ce n'est pas la partie mentale de nous-mêmes, ce n'est pas notre intelligence, notre connaissance qui seraient supposées ainsi dépourvues de tentations et de penchant vers le péché. Quand saint Paul parle de l'esprit, il parle de l'Esprit de Dieu, de l'Esprit Saint c'est-à-dire du souffle vital, divin qui nous est communiqué par le baptême, par cette inspiration permanente qui vient en nous, et qui fait qu'il y a comme un écho de l'Esprit Saint en notre propre cœur, car l'Esprit Saint habitant en nous transforme notre être intérieur en l'imprégnant de sa présence.

Quand Saint Paul dit que l'Esprit désire la vie, il signifie cette partie de nous-mêmes qui adhère à l'appel de Dieu, à cette présence vivifiante de Dieu en nous, par opposition à la chair qui est non pas seulement notre corps mais notre être tout entier en tant qu'il demeure simplement à son niveau humain, en tant qu'il ne se laisse pas prendre par l'Esprit de Dieu, en tant même qu'il refuse parfois cet appel de l'Esprit de Dieu. C'est pourquoi Saint Paul pourra dire "la chair est en inimitié contre Dieu" dans la mesure ou notre chair se replie sur elle-même ou notre humanité ne veut pas dépasser ses propres forces, elle refuse en quelque sorte l'appel de Dieu, elle refuse l'invitation de Dieu à l'amour, elle refuse la présence en elle de l'Esprit Saint.

C'est ainsi que le Christ vient chercher cette brebis. C'est ainsi que le Christ vient faire bon accueil aux pécheurs et manger avec eux, non pas simplement pour les laisser dans leur péché, mais pour les inviter à cette joie qu'Il peut leur donner par la présence en eux de cet Esprit-Saint qu'Il nous donne gratuitement. L'Esprit Saint ne nous est pas donné au terme de longs efforts que nous devrions faire pour l'acquérir, l'Esprit Saint nous est donné gratuitement, à condition que nous acceptions d'être pris par Lui, d'être entraînés par Lui, d'être attirés par Lui, c'est-à-dire de ne pas vouloir en rester simplement au niveau de nos propres forces, de nos propres conceptions, et finalement au niveau de cette pauvre humanité, faible, fragile et souvent même perverse qui est la nôtre et qui préfère se replier sur soi que de s'ouvrir à l'appel de Dieu et à son accueil. Accueillir l'Esprit Saint, c'est être sauvé. Si le Christ est venu nous chercher, si le Christ est venu chercher la brebis perdue, c'est pour qu'elle ne soit plus perdue, c'est pour que cette brebis soit sauvée, c'est-à-dire pour qu'elle soit remplie de cet Esprit Saint qui la ramène à sa vraie vie, à son bercail, c'est-à-dire à la présence de Dieu, à l'amour de Dieu.

Alors, nous sommes ces pécheurs que le Christ vient visiter, nous sommes ces pécheurs à qui le Christ fait bon accueil. Il faut que nous nous laissions visiter, que nous nous laissions prendre par le Christ, inviter par Lui, que cette table à laquelle nous allons communier soit véritablement pour nous une entrée dans notre vie de l'Esprit de Dieu qui vient transformer cette existence médiocre et morose qu'est la nôtre, pour nous apporter le souffle de Dieu, l'inspiration de Dieu, la vie de Dieu, ce grand vent qui souffle en nous et qui nous remplit de l'immensité de l'amour de Dieu.

 

AMEN