FEU ET BAPTÊME, SIGNES DE LA PASSION

Rm 4, 1-8 ; Lc 12, 49-53

(16 octobre 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

C

 

ette page d'évangile est faite de plusieurs réflexions éparses du Christ, que Luc a rassemblées un peu artificiellement, mais parmi elles, je voudrais retenir les deux premières parce qu'elles sont propres à l'évangile de Saint Luc et nous invitent à entrer profondément dans le mystère du Christ. Jésus nous dit : "Je suis venu apporter un feu sur la terre, et quel n'est pas mon désir que ce feu embrase la terre !" " Je suis venu pour être plongé dans un baptême et quelle n'est pas mon angoisse tant que ce baptême n'est pas consommé." Ces deux images, celle du feu et celle de l'eau baptismale, que Jésus emploie ici, désignent l'une et l'autre sa passion.

La passion du Christ c'est comme un baptême dans lequel Il va être plongé. Le mot baptiser, plonger, est un intensif, qui veut dire plonger avec force, avec puissance. Il s'emploie d'un bateau qui coule ou de quelqu'un qui se noie. Etre baptisé c'est donc, en quelque sorte, être totalement immergé, perdre pied. Et Jésus sait que, dans sa passion, Il va être totalement englouti par les puissances de la mort, de l'enfer, du péché. Il va aller jusqu'au fond de l'abîme. Il n'y a rien que Jésus n'ait visité, qu'Il n'ait connu de toute la souffrance, de toute l'angoisse, de toute la détresse humaine. Jésus est allé jusqu'au plus profond de l'abîme, c'est ce que nous appelons dans notre Credo, "la descente aux enfers". Cela veut dire que même la plus grande détresse de l'homme pécheur, de l'homme séparé de Dieu, Jésus a voulu la visiter pour y apporter la force de sa passion qui est une passion d'amour, afin que même ces ténèbres les plus inférieures puissent être vaincues, que rien ne reste en dehors de la force vivifiante de la Passion du Christ, que rien ne puisse échapper à son salut, qu'on ne puisse pas dire : le Christ a sauvé ceux qui se prêtaient à son salut, mais moi j'étais trop loin, moi j'étais trop abandonné, moi j'étais trop pécheur, alors la Passion du Christ n'a pas pu venir jusqu'à moi. Si le Christ a connu dans sa Passion, tout le poids, toute l'horreur du péché des hommes Il a voulu boire le calice jusqu'à la lie, afin que personne ne soit exclu de ce salut, si seulement il accepte d'être sauvé car c'est la seule condition, accepter d'être sauvé. Dieu ne peut pas nous sauver sans nous, contre nous, Il faut que nous ouvrions notre cœur à ce salut. Mais aucun péché n'est trop grave si nous nous tournons vers Dieu en acceptant qu'Il nous sauve. Tel est donc le premier de sa Passion dont le Christ nous parle, elle est comme un baptême, cet abîme dans lequel Il va être plongé.

Elle est aussi un feu, un feu qui va dévorer la terre. Le feu est à la fois quelque chose qui détruit, qui purifie, qui illumine, qui donne la chaleur, et la chaleur de la vie. Le feu détruit d'abord. Le feu fait mal. La Passion du Christ sera d'abord un feu qui le dévorera Lui-même, qui dévorera sa chair sur la croix. Mais c'est aussi un feu qui va nous dévorer nous-mêmes, car nous ne pouvons pas entrer dans le salut du Christ sans y laisser quelque chose, sans y perdre quelque chose de notre assurance, de notre prestance et de notre confortable équilibre. Nous sommes trop pécheur pour être sauvés sans que ce salut nous arrache quelque chose, nous arrache précisément cette bonne conscience, ce confort, cette satisfaction de nous-mêmes, cet endurcissement, ce plaisir que nous avons à nous complaire dans le péché. Cela nous sera arraché, et cela fera mal.

Mais ce feu qui détruit, ce feu qui consume, c'est aussi un feu qui purifie. Et par là, qui nous fait entrer dans la lumière, car pour que la lumière passe, il faut que la vitre soit lavée, purifiée. La lumière ne peut venir que dans ce qui est préparé à l'entrée de la lumière. Si nous étions trop opaques, si précisément, nous étions trop attachés à toutes les choses terrestres, péché ou simplement confort auquel nous nous attachons, cela empêchera la lumière de Dieu de passer. C'est donc parce que le feu purifié, et pour cela parce que le feu détruit quelque chose, consume que le feu peut éclairer, qu'il peut être pénétration de la lumière de Dieu dans notre vie. Quand ce feu entre en nous, alors il nous donne la chaleur de la vie parce qu'il nous apporte la vérité de l'amour de Dieu qui seul, en consumant notre péché, peut nous faire réellement vivre.

La Passion du Christ est donc ce feu qui d'abord a brûlé le Christ et qui aussi nous brûle à notre tour, avec Lui. Nous devons accepter de perdre pied, nous devons accepter d'être dépouillés, nous devons accepter d'être purifiés par ce feu qui consume, afin de pouvoir entrer, avec le Christ, dans la joie de sa Résurrection.

Au cours de cette eucharistie où nous allons recevoir sur nos lèvres le corps brûlant du Christ, brûlant d'amour et brûlant de sa Passion, que nous acceptions d'être nous-mêmes entraînés après Lui dans sa Pâque pour y être consumés et pour y trouver la vie.

 

AMEN