MARTHE ET MARIE

Ct 5, 9-16 ; Lc 10, 38-42

(3 octobre 1984)

Homélie du Frère Michel MORIN

Béthanie, le village de Marthe et Marie

S

 

i l'on veut faire une lecture personnelle de ces quelques versets de l'évangile, je vous propose de le faire sous un éclairage plus ecclésial. Il est certain que, depuis qu'elle existe, l'Église catholique, l'Église que nous sommes a eu de très multiples, de très variées, de très importantes activités dans l'ordre du service, que ce soit le service de l'enseignement, des malades, des pauvres, ou de façon peut-être plus moderne ce service auprès des peuples en voie de développement. Service qui peut aussi s'étendre dans des activités culturelles, dans des activités de recherche, voire scientifiques ou intellectuelles. C'est une chose très caractéristique que cette place de l'Église dans la construction de ce monde et ce n'est pas se glorifier que de reconnaître que l'Église a "servi" en de très nombreux pays au véritable développement des peuples et des hommes. Il est certain qu'en des régions d'Afrique il n'y aurait pas la structure scolaire ou hospitalière actuelle, si elle n'avait pas été implantée par l'Église elle-même. Même si les États ont repris à leur charge et sous leur responsabilité ces activités et c'est tout à fait normal elles furent cependant l'activité première de l'Église.

L'Église a toujours eu ce souci de servir l'homme, de servir la cause de : l'homme dans des situations, dans des contextes historiques et des époques extrêmement différentes, et je pense que nul historien sérieux ne pourrait le contester. Cependant dès le début de son existence et la génération apostolique, l'Église savait et l'Église comprenait que sa première activité, ou plus exactement sa seule activité, car il n'y en a qu'une seule dit Jésus, c'est l'écoute de la Parole, c'est l'accueil du Christ dans sa chair, verbe de Dieu venu habiter chez les hommes pour donner à ces hommes le salut qui nous vient de Dieu oeuvre de sa miséricorde.

Au moment où, dans les communautés primitives, on s'inquiétait du délaissement des veuves et des orphelins, saint Pierre a dit : "Il ne convient pas que nous délaissions la Parole de Dieu pour servir aux tables." Ceci pour affirmer que la première activité, que la première exigence de l'Église est de transmettre au monde la Parole qu'elle a elle-même reçue de son Seigneur. Et il ne convient pas d'abandonner cette Parole, d'abandonner l'écoute et la prédication de cette parole pour une tout autre activité. Cependant, soucieuse de l'œuvre caritative, soucieuse du partage de ce qu'elle a, l'Église par la voix de l'apôtre dit immédiatement : "Nous allons choisir des hommes à qui nous confierons, de façon plus spéciale, ce service des tables." Service des tables signifiait la répartition des biens mis en commun dans les premières communautés chrétiennes, de façon à ce que chacun et spécialement les plus pauvres, les veuves, les orphelins, les personnes âgées puissent avoir selon leurs besoins, dans la communion des biens matériels qui était le signe de la communion spirituelle dans la même foi.

Maintenant ce service des tables peut s'étendre à toutes ces activités multiples, variées, parfois très importantes, parfois secrètes et invisibles, qui sont celles de l'Église dans le monde d'aujourd'hui â l'image de son Seigneur qui est venu pour servir. Il ne faut donc pas mettre en conflit le service profane, le service des choses de ce monde et l'écoute de la Parole de Dieu. Ce serait une erreur qui ne nous ferait pas bien comprendre ni l'écoute de la Parole de Dieu, ni l'activité caritative de l'Église. Cela ne s'oppose pas et n'est pas en conflit. Je dirais même qu'il n'y a pas de degré entre l'une et l'autre, parce que si on les met en degrés c'est qu'on les compare l'une à l'autre et donc qu'on les met dans le même ordre de comparaison. La parole de Dieu est unique et irremplaçable, elle n'est pas une activité de l'Église parmi les autres, elle est ce qui la fonde, elle est ce qui fait qu'aujourd'hui, elle est l'Église du Seigneur. L'Église participe à la vie du monde mais, au milieu de cela elle n'a pas une activité parmi les autres qui serait d'écouter la Parole de Dieu et de la transmettre. Elle a uniquement, à écouter cette Parole de Dieu, et comme Marie à se tenir sans cesse, aux pieds de son Seigneur, de le contempler et de recevoir de sa main, par la vie sacramentelle et par les multiples grâces, cette Parole qui s'incarne aujourd'hui encore dans sa chair. Mais, en même temps qu'elle contemple son Seigneur, l'Église ne peut pas ne pas contempler les autres hommes. Et quand elle contemple le visage des hommes elle y retrouve le visage du Seigneur qu'elle contemple.

Et de même, dans le visage du Seigneur, elle retrouve tous les autres visages des hommes qu'elle regarde et qu'elle sert. L'activité de Marthe n'est donc pas à opposer à celle de Marie. Il faut bien comprendre que cette activité caritative de l'Église en général comme de la vôtre en particulier lorsque vous agissez au nom de cette Église, est une activité qui a sa source première, qui a son sens, qui a sa signification, qui a sa raison d'être dans l'écoute de la Parole de Dieu. Recevant l'amour du Christ dans le cœur de l'Église, par la prédication de sa Parole et par la Parole qui est faite chair, nous vivons de cette Parole qui s'incarne à travers nos actes, à travers nos gestes, et à travers nos multiples activités. C'est cela l'ordre qu'il faut respecter et c'est cela que Jésus a voulu faire comprendre à Marthe et à Marie et qu'il veut faire comprendre aujourd'hui à l'Église tout entière, qui porte en elle et le visage de Marthe et le visage de Marie. Il n'y a pas, dans l'Église, les priants et les agissants, les contemplatifs et les actifs. Toute l'Église est contemplative dans la Parole de Dieu, et toute L'Église est active dans la mise en oeuvre de cette Parole de Dieu au service des hommes, à qui elle doit annoncer le salut.

 

AMEN