LA PAILLE ET LA POUTRE
Sg 10, 1-6+10-14 ; Lc 6, 39-45
(7 septembre 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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omme il arrive quelquefois chez saint Luc, ces lignes de l'évangile rassemblent à plusieurs paroles du Christ un peu éparses et qui n'ont pas un lien étroit les unes avec les autres. Je me contenterai de m'arrêter sur la plus connue de ces paroles qui a est propre à saint Luc, cette parabole de la paille et de la poutre.
Nous avons tous à nous interroger à ce sujet, non pas que nous nous estimions toujours au-dessus des autres, mais nous avons l'habitude de juger les autres, d'avoir sur les autres une opinion, et une opinion qui est quelquefois sévère. Bien sûr cela peut avoir un fondement, mais nous ne sommes pas assez attentifs à ce caractère très relatif de notre capacité de juger les autres. Je dis souvent que juger mal un autre, avoir des jugements sévères sur les autres, ce n'est pas d'abord un manque de charité, mais c'est d'abord un manque d'intelligence. En effet, quand nous jugeons sévèrement les autres, ce n'est pas simplement que nous manquons de bienveillance, de tendresse ou de douceur à leur égard, mais c'est d'abord que nous absolutisons notre regard et notre jugement qui est en réalité très relatif Car nous n'avons des autres qu'une vue partielle et nous nous contentons très facilement de ces vues superficielles qui sont souvent irritantes. C'est vrai qu'il y a chez beaucoup de nos frères et de nos sœurs, tel ou tel trait de caractère, tel ou tel tic qui est épidermiquement un peu énervant et nous nous arrêtons souvent à cela et nous collons sur l'autre une étiquette définitive. Nous attendons toujours de l'autre ce que nous en avons expérimenté de cette façon superficielle.
Je crois qu'en réalité, ce qui nous manque le plus, c'est une intelligence plus profonde, plus pénétrante. Si Dieu aime chacun d'entre nous et s'Il aime chacun de nos frères, même les plus énervants, les plus irritants, voire même ceux qui ont des défauts qui crèvent les yeux comme on dit, c'est parce que le regard de Dieu va plus loin et que par-dessous ces éléments négatifs, Dieu découvre jusqu'au plus profond toutes les richesses de leur vérité et de leur nature intime. Et c'est cela que nous ne savons pas faire. Nous ne savons pas aller assez loin dans notre regard sur les autres pour percevoir tout ce qu'il y a de positif peut-être caché sous des apparences défavorables. Or il y a en eux beaucoup plus de richesses que nous ne sommes capables de voir habituellement.
Nous devrions donc nous exercer à un regard plus pénétrant, à un regard plus perçant, nous exercer à aller plus loin dans notre investigation de l'autre et quand quelque chose chez lui, au premier abord, nous irrite, nous repousse, essayer de ne pas nous arrêter à ce regard superficiel, mais à creuser davantage jusqu'à découvrir en lui ce qui est digne l'Etre aimé, ce qui est digne d'attacher le cœur, car si Dieu l'aime, c'est parce qu'il est digne d'être aimé. Si Dieu découvre dans l'autre quelque chose à aimer, c'est parce que cela y est réellement, et c'est nous qui sommes à trop courte vue pour que notre appréciation soit plus équilibrée et que nous sachions aussi aimer l'autre, non pas seulement par une charité bienveillante qui ne ferait pas attention aux défauts sans bien y voir clair, mais l'aimer en vérité parce que nous ayons réellement découvert en lui ce qui était digne d'être aimé parce que notre regard a été assez attentif pour découvrir sa qualité profonde sa richesse réelle et cachée.
AMEN