LES BÉATITUDES

Sg 7, 28-8,2 ; Lc 6, 20-26

(5 septembre 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Mont des Béatitudes : Vers le lac

N

 

ous connaissons davantage la recension des Béatitudes que nous donne Matthieu celle de Saint Luc que nous venons d'entendre est assez différente. Au lieu des huit béatitudes Saint Luc n'en donne que quatre, laissant de côté celles qui ont une dimension plus spirituelle : "Heureux les miséricordieux ! Bienheureux les cœurs purs ! Heureux les pacifiques " pour ne garder que celles dont le contraste est plus brutal et violent : "Heureux vous les pauvres ! Heureux vous qui pleurez ! Heureux vous qui avez faim ! Heureux vous qui êtes persécutés !" Ensuite, saint Luc enlève aussi quelques notations de saint Matthieu qui spiritualisent ces affirmations : "Heureux les pauvres en esprit ! Heureux vous qui avez faim et soif de justice !" D'autre part, saint Luc dit : "Heureux vous qui avez faim maintenant ! Heureux vous qui pleurez maintenant !" Et enfin saint Luc ajoute aux quatre béatitudes, quatre malédictions qui donnent encore plus de vigueur, plus de force à ces affirmations : "Bienheureux les pauvres. Malheureux les riches ! Heureux vous qui pleurez. Malheureux vous qui riez qui riez maintenant !"

On peut dire que toutes ces différences entre les textes de Luc et de Matthieu concourent à donner au texte de saint Luc plus de dureté, un caractère plus abrupt et à manifester que les Béatitudes ne sont pas seulement destinées à ceux qui vivent dans leur cœur une recherche spirituelle de Dieu à travers la paix, la justice ou la pauvreté spirituelle, mais que ces béatitudes visent véritablement ceux qui sont malheureux. C'est vraiment ceux qui sont dans la pauvreté physique, ceux qui pleurent, ceux qui sont dans les larmes qui sont proclamés bienheureux. Autrement dit, le contraste, le paradoxe des béatitudes est encore accusé par la façon dont saint Luc nous les présente.

Ce que Jésus a voulu dire, à travers la recension de saint Luc, c'est que le Royaume de Dieu, le Royaume des cieux est véritablement pour ceux qui sont pauvres, pour ceux qui sont malheureux. C'est à eux que Dieu promet récompense, que Dieu promet ce bonheur. Il ne faudrait pas dire que cette compensation serait l'opium du peuple et promettrait aux gens de supporter leur pauvreté, leur souffrance en disant que, plus tard, ils seront récompensés. Ce n'est certainement pas cela l'intention de Jésus ni l'intention de saint Luc en nous rapportant les paroles de Jésus. II ne s'agit pas d'endormir la souffrance des hommes avec de belles promesses pour plus tard. Il s'agit d'affirmer que ceux qui sont les plus démunis, les plus écrasés par les difficultés de la vie, sont les plus proches du cœur de Dieu. Dieu a une tendresse particulière pour ceux qui souffrent. Dieu a une tendresse particulière pour ceux qui véritablement, n'ont rien dans leurs mains, ceux qui n'ont aucun appui humain, terrestre, ceux qui, au niveau du monde, sont exclus, rejetés, perdus, en tout cas ceux qui sont en difficulté, apparemment insoluble. Ceux-là, Dieu les aime avec une particulière proximité une particulière tendresse.

Il nous arrive souvent de rencontrer, peut-être sans y prêter garde parce que nous en avons l'habitude, de rencontrer des gens qui véritablement sont écrasés par la souffrance, par le malheur, des gens qui meurent de faim, même si nous n'en rencontrons pas ici, nous savons qu'il en existe dans le monde, des gens qui sont réellement persécutés, abandonnés, rejetés, et il y en a beaucoup derrière le rideau de fer. Ces gens-là, apparemment, ont raté leur vie, sont abandonnés de tous. Dieu nous dit qu'Il est plus proche d'eux que de nous, parce que plus la souffrance de l'homme est grande, plus Dieu se sent intime avec celui qui souffre ainsi. Non pas parce que Dieu aurait un plaisir pervers à voir souffrir les hommes, mais parce que Dieu nous aime tous avec une telle intensité de tendresse qu'Il ne peut pas ne pas être blessé, ne pas être profondément atteint par ce qui nous fait souffrir, par ce qui nous rend pauvres, vulnérables. Dieu partage très profondément notre condition personnelle. Dieu épouse pas à pas l'histoire de notre vie, et plus cette vie est difficile, plus Dieu souffre avec nous.

C'est cela le sens de la croix du Christ et c'est pour cela qu'Il peut dire que, malgré ces souffrances, il y a un bonheur pour ceux qui sont écrasés, parce que, ayant partagé jusqu'au plus intime leur douleur, il peut ensuite leur faire partager aussi intimement son amour et donc son bonheur. Non pas un bonheur qui sera une compensation mais qui sera la découverte émerveillée que Dieu était proche, que Dieu a partagé pas à pas tous les moments de notre vie et que, ainsi tout ce qui a été si douloureux, et à certains moments si solitaire et si ténébreux, était déjà rempli de la présence de Dieu qui est plus forte que tout ce qu'il peut y avoir de tragique dans nos vies.

Ayons une confiance immense dans la présence de Dieu et une particulière tendresse pour ceux qui souffrent plus que d'autres.

 

AMEN