LE REPAS CHEZ MATTHIEU LE PUBLICAIN

Sg 7, 1-14 ; Lc 5, 27-39

(1er septembre 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

 

e personnage que Luc, peut-être par discrétion, appelle Lévi, nous donne son nom dans l'évangile de saint Matthieu, et c'est précisément Matthieu. C'est donc saint Matthieu lui-même qui était ce publicain, cet homme fréquentant d'autres publicains et des gens de mœurs douteuses, et c'est lui que Jésus a appelé à sa suite, et c'est lui qui a donné ce grand festin à tous les gens de ce milieu qu'il fréquentait pour leur faire ses adieux avant de partir avec le Christ. Et c'est à l'occasion de ce repas que les pharisiens font toutes sortes de remarques désobligeantes à l'égard de Jésus, d'abord sur le fait qu'Il accepte de se mettre à table avec des gens de réputation douteuse et ensuite sur le fait que ses disciples, au lieu d'être ascétiques, de jeûner et de faire pénitence comme le font les disciples des pharisiens aussi bien que les disciples de Jean, ses disciples, disent-ils "mangent et boivent". Ailleurs, on dira du Fils de l'Homme que "il est venu comme un glouton."

Jésus va donner à toutes ces remarques des pharisiens une seule réponse, c'est qu'Il est l'Époux. Il est venu pour des noces, Il est venu épouser l'humanité, c'est-à-dire Il est venu manifester à. l'humanité qu'Il l'aimait d'amour et que c'était maintenant l'union la plus profonde, la plus intense entre Dieu et l'humanité, une union aussi totale que celle de l'époux avec son épouse. C'est donc que le Christ est venu pour un message de joie. Il est venu pour annoncer la joie à ses disciples, une joie qui est la nouveauté, le renouvellement radical du monde, comme ce vin nouveau qui est pétillant et qui "travaille" encore comme on dit, et "qui fera éclater les vieilles outres". Oui, le message du Christ est un message de renouvellement, de renouveau, de transformation parce que c'est un message de joie et le contenu de cette joie, c'est que Dieu est présent, Dieu est intimement présent auprès des hommes Dieu est là, Emmanuel, Dieu-avec-nous, c'est le nom que l'ange avait annoncé et que le prophète Isaïe lui-même avait utilisé pour désigner le Messie qui devait venir le Christ Jésus.

Dieu est avec nous et c'est pourquoi la joie est le fondement de toute vie chrétienne avec le Christ. Même s'il y a ensuite des épreuves, et Jésus le prévoit car Il dit : "Viendront des jours où l'Époux vous sera enlevé !" viendra un jour où le Christ sera crucifié enseveli, viendra un jour où nous aurons l'impression d'être dans la nuit et de chercher à tâtons la présence de Dieu qui nous échappe, viendra le moment de l'épreuve, le moment de la souffrance et de la douleur, et les chrétiens ne sont pas épargnés, nous avons part comme tout le monde à ces moments d'obscurité et de doute, même s'il y a ainsi des temps d'épreuve, plus fondamentalement, notre vocation c'est la vocation à la joie parce que c'est la vocation à la nouveauté radicale qui demeure toujours jaillissante au fond de notre cœur, même si nous sommes dans la souffrance, dans le doute ou dans l'épreuve.

Il est certainement plus facile de s'en remettre à des choses toutes faites, à des règles habituelles comme voulaient le faire les pharisiens. Et c'est sans doute le sens de cette parole de Jésus : "Personne ne veut boire du vin nouveau, parce qu'on dit le vin vieux est meilleur !" Certes, au point de vue oenologie il est probable que le vin vieux a plus de parfum et de saveur que le vin nouveau, mais le Christ se sert seulement de cela comme d'une image pour dire que, bien souvent, on préfère s'en tenir aux choses dont on a l'habitude, aux vieilles coutumes parce que, là, on s'y retrouve, on sait où l'on en est, tandis qu'avec toutes ces nouveautés on ne sait plus très bien où donner de la tête. Or l'évangile qui est un renouvellement perpétuel nous met tout le temps en état d'inquiétude, en état de surprise parce que, sans cesse, nous sommes appelés plus loin et nous sommes conduits au-delà des chemins battus, mais, à la différence des pharisiens ou des amateurs de vin, il faut savoir préférer le vin nouveau dans son jaillissement et dans sa turbulence, plutôt que ce vin vieux qui peut-être satisfait davantage notre goût et notre palais mais qui nous laisse nous assoupir et qui ne renouvelle pas vraiment notre vie. Le Christ est venu pour un renouvellement et c'est pour cela qu'Il appelle les pécheurs parce que, si tout est nouveau, si le monde entier est renouvelé, notre cœur aussi est renouvelé, et notre cœur de pécheurs, car nous sommes tous des pécheurs. Les pharisiens se trompaient en croyant qu'on pouvait fréquenter des "gens bien" et ne pas fréquenter des gens moins bien. En réalité, nous sommes tous des pécheurs, nous sommes tous des pauvres et le Christ appelle tous les pauvres, les pécheurs "publics" si j'ose dire, mais aussi tous ces pécheurs secrets que nous sommes. Il nous appelle tous à ce renouvellement et à cette joie, à ce festin que Matthieu-Lévi avait donné pour fêter la rencontre qu'il venait de faire avec le Christ qui l'avait appelé à sa suite. Oui, c'est dans la joie que nous sommes appelés par le Christ, même si nous sommes pécheurs, surtout si nous sommes pécheurs, parce que, précisément, le signe du Royaume, le signe de cette venue du Christ, le signe de cette joie messianique, c'est que nous sommes renouvelés, que tout ce qu'il y a en nous de vieux, car le péché c'est un vieillissement, c'est une habitude, c'est un assoupissement, cède à la nouveauté du pardon, et c'est alors l'élan, c'est le dynamisme, c'est l'amour qui nous appelle et qui prend tout notre être.

 

AMEN