DEUX GUÉRISONS

Sg 6, 12-19 ; Lc 5, 12-26

(31 août 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l nous est bon d'entendre ces deux récits de guérison qui sont comme isolés au début du ministère de Jésus, peu de temps après qu'Il ait appelé ses apôtres car, à travers ces deux miracles saint Luc nous fait comprendre exactement quel a été le ministère de Jésus. Le premier c'est un lépreux qui est purifié, le second, c'est un paralytique qui est guéri. Nous pourrions classer cela dans une série de guérisons, mais le rapport entre les deux est très riche d'enseignement pour notre foi.

Dans le premier miracle, je dirais que c'est un miracle d'accomplissement des promesses. Pourquoi ? C'est un lépreux. La lèpre, indistinctement de toute maladie de peau à l'époque de l'Ancien Testament, était un fléau redoutable pour l'individu qui en était victime, non seulement au plan de son destin person­nel car il n'était plus soigné, mais surtout au plan de son insertion dans le peuple de Dieu. Comme toute maladie de peau était supposée être contagieuse, le lépreux était radicalement isolé du peuple et de sa famille. Par conséquent ce qu'il demande à Jésus, c'est d'être purifié. Pourquoi ? Parce qu'il veut réintégrer le peuple de Dieu. Et, à la fin de la guérison le Christ lui dit : "Va te montrer au prêtre !" c'est-à-dire : Va faire authentifier le geste que j'ai accompli pour toi, que tu satisfais maintenant aux prescriptions de la Loi, de Moïse et que, à nouveau, tu peux réintégrer le peuple pour y vivre la Loi.

Dans ce miracle, Jésus accomplit les promesses : "Je serai leur Dieu et ils seront mon peuple.'' Il vient pour rétablir le peuple d'Israël dans la plénitude de la promesse et dans son intégrité. C'est une guérison à tous les sens du terme, c'est-à-dire à la fois la guérison de cet individu et, en même temps le signe de ce que Jésus est venu faire pour accomplir la promesse : restaurer, restituer le peuple dans la plénitude de sa vitalité. Le peuple est purifié, à travers la figure de ce lépreux, il trouve la véritable vie autour de son Seigneur.

Dans le deuxième miracle, c'est beaucoup plus. D'abord, l'homme ne vient pas seul : il est porté. Il est porté non seulement par son désir de rencontrer Dieu, mais il est aussi porté par le peuple. Il est porté par ceux qui l'emmènent sur le toit et font descendre délicatement la civière. Autrement dit, ce malade arrive déjà, "en Église," il est déjà porté par la prière d'un peuple, par la foi d'un peuple. Et c'est une tout autre dimension qui se dessine : ce n'est plus l'individu qui veut se réintégrer au peuple, c'est le peuple lui-même qui devient le lieu d'accueil de ceux qui ont besoin d'être accueillis et c'est ce paralytique. En plus, ce paralytique ne peut, par lui-même, faire absolument aucun mouvement, aucun geste pour entrer lui-même dans la vie normale. Sa maladie, peut-être encore plus radicalement que le lépreux, parce qu'il n'y a pas de rupture apparente, le coupe de la société, l'immobilise complètement et fait que, même vivant au cœur de cette société, il ne peut pas être vraiment un homme à part entière.

Quand le Christ voit cela, Il guérit de façon encore plus radicale : Il pardonne les péchés. 'Tes péchés te sont remis". C'est même la formule de guérison qu'ensuite Il explique aux foules : "Ce n'est pas plus difficile de dire : "Tes péchés te sont remis !" que de dire "Va ! Prends ton grabat et marche !'' Ainsi, dans le deuxième miracle, les promesses sont dépassées. Dans le deuxième miracle, le peuple d'Israël est appelé à la conversion radicale, à être totalement purifié de son péché, et c'est déjà le mystère de la Rédemption, c'est déjà le mystère de la croix c'est déjà l'Église. C'est peut-être pour cela que devant le Christ qui se trouve au milieu des pharisiens, des scribes et des Docteurs de la Loi qui ont conscience de former ce peuple et conscience que, entre eux ça suffit, en réalité quand Il a fait le miracle, ces pharisiens se mettent à murmurer, ils décrochent. Ils ne comprennent pas ce qui s'est passé Ce n'était pas simplement la réintégration d'un individu dans le peuple, mais c'était véritablement un acte nouveau qui fondait un peuple nouveau, c'était l'Église.

Et bien, nous sommes aujourd'hui ce peuple. Nous traînons tous nos paralysies et il n'est pas nécessaire d'être dans un fauteuil roulant pour cela. Nous traînons tous d'énormes paralysies du cœur, du désir, de l'amour, de la tendresse, du sens du pardon. Nous sommes tous terriblement abîmés au fond de notre cœur et terriblement paralysés. Heureusement qu'il y a sans cesse des gens qui nous portent dans leur prière et qui font que, malgré tout, nous pouvons parvenir au-devant du Seigneur, portés n'importe comment, on ne sait jamais exactement comment nous y arrivons. Et bien que, à travers ces paroles du Christ qui fait miséricorde et qui pardonne, nous découvrions véritablement à quel point nous appartenons à ce peuple nouveau qui est l'Église, peuple d'espérance, peuple de foi, une foi qui est partagée par tous, une foi qui nous porte les uns les autres.

 

AMEN