NOUS SOMMES DE "SIMPLES" SERVITEURS
Ap 2, 12-17 ; Lc 17, 5-10
(27 octobre 2009)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Simplicité …
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rères et sœurs, la demande des apôtres est parfaitement légitime : "Augmente en nous la foi ?" Juste avant, au début du chapitre dix-septième, nous rencontrons deux passages très difficiles. Le premier, c'est la question du scandale, et le deuxième passage renvoie à la correction fraternelle. Il est tout à fait normal qu'après ces deux passages, les apôtres se tournent vers Jésus pour lui demander d'augmenter en eux la foi. De fait, je pense que c'est une des demandes que nous faisons très souvent au Christ, face à des difficultés, face à des questions, des problèmes et des doutes. Nous nous tournons vers Dieu et nous ne lui demandons pas de résoudre les problèmes à notre place, nous lui disons : donne-nous la grâce nécessaire, augmente en nous la foi, pour que nous puissions faire face. A nos difficultés.
Dans certains autres passages, Jésus dit par ailleurs face aux situations inhumaines : ne comptez pas sur vos propres forces humaines, il n'y a que la grâce de Dieu qui peut vous aider. Ici, Jésus a une réaction bizarre, extrêmement dure, il renvoie les apôtres dans les cordes en leur disant qu'ils ont déjà ce qu'ils demandent, et qu'à la place de lui demander d'augmenter leur foi, ils feraient mieux de cultiver ce brin de foi qu'ils possèdent déjà, et grâce auquel ils pourraient devoir déraciner des arbres.
Ce que Jésus a l'air de dire, c'est que le problème auquel nous sommes confrontés n'est pas un problème que nous ne pouvons pas régler avec nos seules forces humaines, ce n'est pas non plus que Dieu ne nous donnerait pas la grâce nécessaire pour y faire face, mais c'est que nous pensons que ce que Dieu nous donne n'est pas suffisant pour résoudre nos difficultés. Nous voudrions toujours plus de grâce pour trouver les bonnes solutions. Jésus dit : non ! le problème ne consiste pas dans le fait que vous n'ayez pas la foi, mais c'est que vous n'êtes pas capables de discerner dans la foi que vous avez reçue car je vous ai déjà tout donné. La grâce devrait vous suffire.
Cette parole difficile de Jésus continue avec la deuxième moitié de l'évangile, où il met en scène ce brave serviteur qui a beaucoup travaillé tout au long de la journée et qui pourrait avoir droit à un certain repos quand il rentre du travail. Or, il ne peut pas s'asseoir, il ne peut pas enlever ses chaussures ni se reposer, il faut qu'il recommence après avoir travaillé la terre, à travailler pour servir son maître. On peut trouver cette situation un peu scandaleuse. Le maître devrait ménager la fatigue de son serviteur, et s'il avait un peu de respect, il pourrait se dire qu'il vaut mieux veiller à la santé de son serviteur, de ne pas le pousser à bout pour qu'il devienne malade, car finalement le maître ne pourrait plus l'utiliser comme serviteur. Or, Jésus dit que lorsque le serviteur est rentré de son travail, il doit préparer le repas pour son maître. Comme pointe d'humour, on pourrait dire que cela arrive très souvent notamment aux femmes qui cumulent un emploi professionnel avec l'emploi à plein temps du service domestique, et qui après avoir travaillé toute la journée rentrent pour coucher les enfants, et préparer le repas, comme si elles aussi ne pouvaient pas rentrer pour s'asseoir et se reposer.
Dans la parabole, Jésus finit par cette phrase : "Nous sommes des serviteurs inutiles, nous avons fait ce que nous devions faire !" Ce qu'il dit du service n'est pas anodin. Le terme de service renvoie dans la Bible à un événement particulier qui est le passage de la Mer Rouge. Les Hébreux sont esclaves de Pharaon, et ils travaillent à son service. Le passage de la Mer Rouge, c'est le passage de l'esclavage à une liberté qui n'est pas une liberté qui permet au peuple de mettre les pieds sous la table pour se reposer. Les Hébreux passent du service de Pharaon au service de Dieu qui les a libérés. Cela ne veut pas dire qu'on se fatigue moins. Le service de Dieu qui est libérateur, contrairement au service de Pharaon, n'en est pas moins extrêmement fatigant et éreintant. Pourquoi ? non pas parce que Dieu se montrerait un maître dur et jaloux, mais passer du service de Pharaon au service de Dieu, c'est être associé au service divin. Si Dieu est celui qui ne se fatigue jamais, si Dieu est celui qui est toujours à l'œuvre dans ce monde, il n'y a aucune raison pour que ses serviteurs ne soient pas aussi au service de ce monde à chaque instant. C'est cela la noblesse du service de Dieu auquel nous sommes appelés, être serviteur de Dieu ce n'est pas avoir des passe-droits, ce n'est pas faire travailler les autres à notre place, mais c'est expérimenter au cœur de notre vie ce que vit le Fils de Dieu. Jésus le dit : il est à l'œuvre dans ce monde et il travaille parce qu'il est envoyé par le Père. Le chrétien, par son baptême se définit par le fait même qu'il est enfant de Dieu, comme étant au service de Dieu et de ce monde.
Certaines traductions parlent du serviteur inutile et nous aimons quelquefois nous présenter comme le pauvre serviteur inutile : si je ne suis pas là, c'est la même chose ! Il ne faut pas tomber non plus dans cette forme d'orgueil. Le texte ne dit pas que le serviteur est inutile, il utilise un terme grec qui signifie que nous sommes de "simples" serviteurs ce qui n'est pas tout à fait la même chose. Ce n'est pas que le serviteur ne fait rien, ou que ce qu'il fait est inutile et ne change pas le monde, mais nous sommes "simples". Là aussi, c'est un adjectif qui qualifie aussi très souvent Dieu. Dieu n'est pas celui qui est compliqué, Dieu est tout simple. Ainsi, le simple serviteur c'est celui qui travaillant à l'image de Dieu, à la fois est amené à simplifier les relations avec le monde et avec ses frères, et qui en travaillant à cette simplification travaille aussi à sa propre simplification. Nous, les hommes, nous sommes extrêmement compliqués. Etre à l'image de Dieu et travailler à cette image à laquelle nous sommes configurés c'est aussi travailler à notre simplification, et c'est petit à petit laisser apparaître sur notre visage le reflet du visage de Dieu.
AMEN