L'ARGENT, MOYEN AU SERVICE DE LA LIBERTÉ
Ap 2, 1-7 ; Lc 16, 10-17
(26 octobre 2009)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, le passage que nous venons de lire de l'évangile de saint Luc est sans doute, avec son parallèle chez saint Matthieu, un des passages les plus terribles concernant le problème de l'argent. Jésus semble condamner sans appel le pouvoir de l'argent. C'est un des passages que l'on cite volontiers dans les paroles du Christ : "Nul ne peut servir deux maîtres à la fois, ou bien il haïra l'un et aimera l'autre", ce qui veut dire en clair : vous ne pouvez pas avoir deux maîtres, c'est-à-dire être soumis à votre désir de richesse, de fortune, l'amour de l'argent, et être soumis à l'appel de Dieu qui est la vocation profonde de l'homme. C'est sans doute à cause de ces paroles aussi tranchées, car il faut bien reconnaître que là, Jésus n'y va pas avec le dos de la cuiller en argent, c'est vrai qu'on peut penser que dans la société chrétienne idéale, il ne devrait pas y avoir d'argent ! Par conséquent tout ce qui est quête, denier du culte, argent pour les messes, etc … tout moyen avec lesquels finalement l'Église semble s'être beaucoup mieux accommodée que son Maître, tout cela devrait être impitoyablement banni de la pratique des chrétiens. Mais cela paraît l'évidence, les chrétiens utilisent les euros comme tout le monde, ils ont un carnet de chèques comme tout le monde, ils font des économies comme tout le monde, ils font des dépenses comme tout le monde, et ils font face à la crise comme tout le monde.
Ce n'est pas tout à fait cela que doit vouloir dire le Christ et nous ferions bien de prêter notre attention à la formulation du Christ. Il dit que nous ne pouvons pas avoir deux maîtres. Ce qu'il critique, ce n'est pas l'argent, c'est son pouvoir, c'est la manière dont les hommes sont assez peu judicieux et parfois même assez lâches pour se soumettre au pouvoir de l'argent. Il est bon de réfléchir à cela. D'une part, contrairement à ce que certains disent, personnellement, je crois que la monnaie a été une très grande invention dans l'histoire de l'humanité. Pourquoi ? Parce que avant l'argent, tous les échanges humains, et qui niera que l'homme doit vivre d'échanges, tous les échanges se faisaient par le troc : je te donnais du poisson et tu me donnais du pain en équivalence à la quantité de poissons que je te donnais. Ou bien je te donnais des vêtements, et tu me donnais du bois pour chauffer ma soupe ! Mais voilà le problème, c'est là qu'on s'aperçoit que les hommes sont astucieux et inventifs, on a imaginé qu'on pouvait faire un échange où je recevais ce dont j'avais vraiment besoin, le morceau de pain, le poisson, la bûche de bois, mais si je n'avais pas ce que l'autre désirait, je lui donnais en échange une possibilité de l'acquérir autrement. C'est ainsi que l'on a introduit, et élargi la liberté dans les échanges. L'invention fondamentale de l'argent, c'est cela : faciliter les échanges et agrandir la liberté dans ces échanges pour qu'à partir du moment où j'ai réglé la somme avec de l'argent, pour le poisson que j'ai acheté, je suis quitte vis-à-vis du poissonnier ou de la poissonnière. Nous sommes vraiment libres, je ne lui dois plus rien, et on ne peut pas venir lui dire : j'aurais aimé que tu me donnes des morceaux de bois pour me permettre de faire cuire mon pain. Non, la mesure de ce qu'on a acheté permet de dire après le marché et l'échange : nous sommes quittes, c'est-à-dire, nous sommes libres.
De ce point de vue-là, l'argent a été un singulier facteur de promotion de la liberté humaine. Dans tout le domaine des échanges, effectivement l'argent, et c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, avec des formules différentes qui vont de la carte bancaire, en passant par l'ordinateur pour consulter son compte en banque, c'est cependant toujours la même réalité. J'acquiers une richesse ou un bien dont j'ai besoin en laissant à l'autre le pouvoir de se procurer ce dont il a besoin, à travers la somme d'argent que je lui règle. L'argent ne signifie pas alors un bien concret que j'ai échangé, il signifie la possibilité pour moi d'aller chercher ailleurs le bien dont j'ai besoin. C'est vraiment une promotion de la liberté au cœur même de cette activité la plus banale et la plus nécessaire qui est l'échange.
Seulement, l'argent n'est qu'un moyen. Donc, ce moyen est au service de ma liberté. Si à un moment ou l'autre je ne le prends plus comme un moyen pour favoriser ma liberté mais que je le considère comme un maître et que j'en deviens esclave, à ce moment-là l'usage de l'argent est pervers. Ce qui devait être par excellence l'usage et le moyen de promouvoir ma liberté ou celle des autres, peut devenir un moyen de contrainte qui diminue ou pire, annihile ma liberté, alors, il devient un faux maître. Il devient un maître pire que tous les maîtres, puisque c'est un maître qui devrait nous promouvoir dans l'activité et l'exercice de la liberté, et en vérité, il nous contraint et nous rend esclaves. C'est pour cela que personnellement, j'interprète cette phrase en mettant l'accent sur le mot "maître". L'injonction du Christ, consiste à dire : attention, si vous utilisez l'argent comme un moyen qui vous contraint, comme un maître simplement pour flatter votre désir de possession et votre goût du pouvoir, alors, cet argent-là est mauvais. Mais si au contraire cet argent sert à promouvoir votre propre liberté et la liberté des autres, il joue alors le rôle qu'il doit jouer dans la société humaine et la régulation des échanges.
Je crois que de ce point de vue-là, même si dans certains milieux on a un peu tranché les choses de façon trop vive, on a soupçonné systématiquement la richesse et les riches, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne manière de voir les choses. Que peut-être évidemment, quelqu'un qui est très riche soit fasciné par sa richesse et qu'à certains moments, il s'en sente un peu l'esclave, cela peut arriver, il suffit d'ouvrir son journal pour avoir des exemples parfois un peu cinglants de cette situation. Mais sur le fond du problème, ou bien l'argent est un facteur pour promouvoir la liberté, la mienne et celle de mon partenaire dans les échanges, ou bien il ne l'est pas et c'est à ce moment-là qu'il commence à devenir l'objet de toutes les récriminations du Christ.
AMEN