JÉSUS RÉPRIMANDE JEAN

Jon 3, 1-10 ; Lc 9, 49-62

(26 octobre 1983)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

 

a première partie de l'évangile que nous venons de lire nous présente par deux fois une intervention de l'apôtre Jean. Il veut d'abord empêcher ceux qui ne font pas partie de groupe des disciples de parler au nom de Jésus. Ensuite il veut punir un bourg des samaritains de n'avoir pas accueilli Jésus en route vers sa Passion, en faisant tomber le feu du ciel sur ce village. Chaque fois, bien sûr, Jésus réprimande Jean qui n'a pas encore compris ce qu'est l'évangile.

Ce visage de l'apôtre Jean ne nous est pas trop familier. A la lecture de l'évangile qu'il écrira plus tard, cet évangile qui est tout rempli de la tendresse de Dieu, de la proximité du Christ, nous n'imaginons pas un personnage désireux de faire tomber le feu du ciel sur les pécheurs. Cela nous montre que l'évangéliste Saint Jean, avant de devenir celui de l'amour du Christ, celui de la paix, de la tendresse et de la douceur de Jésus, a été d'abord d'un naturel violent. Ce n'est pas pour rien que, selon un passage de Saint Marc, Jésus avait surnommé Jean et son frère Jacques "les fils du tonnerre." A vrai dire cette violence dans le tempérament, cette force intérieure qui, quelquefois dépasse les limites et qui, dans un premier temps ne comprend pas encore très bien ce que peut être la charité et la douceur de Dieu, cette force est aussi quelque chose de positif car Jésus nous dit aussi ailleurs que "Le Royaume de Dieu appartient aux violents qui s'en emparent."

Nous avons peut-être trop l'habitude, après des siècles d'évangile et de prédication de la charité, de confondre l'amour de Dieu, l'amour du prochain avec une sorte de philanthropie douce et un peu vague, parfois de peu de consistance. Nous baptisons volontiers amour ce qui n'est qu'une sorte de bienveillance qui n'engage pas à grand-chose. N'oublions pas que l'amour est une passion, que l'amour est une force, un feu et que l'amour de Dieu est comme un feu dévorant. C'est un ouragan. Ce n'est pas par une sorte de demi-médiocrité que nous nous approchons de l'amour de Dieu. Comme Dieu est passionnément épris de nous, il faut que nous soyons, nous aussi, passionnément épris de Lui, épris de nos frères. L'amour doit être une sorte d'irruption violente de la passion du visage du Seigneur, de la passion de faire connaître ce visage à chacun de nos frères. C'est cela seulement qui peut nous amener aux portes du Royaume de Dieu.

Dans l'Apocalypse, le Seigneur dit : "Je vomis les tièdes. Que n'êtes-vous froids ou chauds !" C'est dire équivalemment que cette demi-mesure que nous appelons quelquefois à tort charité n'est pas ce que le Seigneur attend de nous. Il attend que notre cœur soit véritablement dévoré par le désir de le connaître. C'est pour cela que le Seigneur ne s'en tient pas à des règles trop extérieures. Et quand il réprimande Jean, Jésus montre bien que ce ne sont pas les règles légales, ce ne sont pas les appartenances officielles qui comptent à ses yeux, mais seulement le feu qui est dans le cœur. Si ces gens contre lesquels l'apôtre voulait sévir annonçaient le Royaume de Dieu, c'est qu'une lumière peut-être encore maladroite, malhabile, mais une lumière vraie s'était levée dans leur cœur et les poussait à parler, à annoncer. Un peu comme plus tard les apôtres diront : "Nous ne pouvons pas ne pas parler, car si nous ne parlons pas les pierres se mettront à crier." De la même façon, il y a dans le cœur de beaucoup de gens qui ne font pas explicitement partie des disciples du Christ, de l'Église, une force, un feu qui les consume réellement et qui est l'amour de Dieu, même s'ils ne savent pas lui donner expressément son nom. Alors il ne faut pas que nous jugions selon les apparences mais selon le cœur, ainsi qu'il est dit dans le livre des Rois à propos du choix de David. Le prophète Samuel s'imaginait que Dieu l'enverrait choisir le fils aîné de Jessé car il était fort et de belle prestance. Mais Dieu lui, "regarde le cœur". C'est ce qui existe au fond de notre cœur qui compte aux yeux de Dieu.

Évitons donc de juger selon les apparences qui nous font cataloguer les gens. Essayons de mettre notre regard dans la ligne du regard de Dieu, d'apprendre à voir avec les yeux de Dieu qui découvrent cette flamme, cette lumière souvent cachée mais bien réelle dans le cœur de nos frères. Quand nous paraîtrons devant le Seigneur, c'est à ce niveau-là que s'établira le dialogue entre Dieu et nous. Dieu ne nous demandera pas des comptes sur nos actes. Dieu s'adressera au fond de notre être, à cette réalité tellement secrète que les autres la connaissent mal et que nous-mêmes parfois nous ne cernons pas très bien. Ce secret de notre être que Dieu seul connaît parce qu'il en est la source immédiate, ne sera connu de nous et des autres qu'au moment où nous entrerons dans le Royaume.

Quand on prie pour quelqu'un qui vient de mourir, je crois que c'est avec cette délicatesse, avec ce respect de l'autre, avec cette adoration pour la présence de Dieu au cœur de chaque être, que nous devons le faire. C'est un mystère très profond que nous approchons et dans lequel chacun de nous entre au moment de sa mort. Quand nous prions pour quelqu'un qui vient de nous quitter, nous devons avoir cette crainte, ce tremblement devant la splendeur de Dieu qui s'est emparée de lui, à l'endroit le plus profond que nous ne pouvions pas deviner. A l'occasion de cette souffrance que nous partageons, il est bon de savoir nous rapprocher du vrai mystère des êtres qui est le mystère de la Présence de Dieu sécrète, mais bien réelle au fond de nous.

 

AMEN