LE JEÛNE EXPRESSION DE NOTRE DÉSIR DE DIEU
Ba 4, 5-14 ; Lc 5, 33-39
(13 octobre 1983)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e texte que nous venons de lire en saint Luc semble avoir une raison d'être relativement futile, cette question des pharisiens adressée à Jésus, et pourtant il est d'un enseignement profond qui a des conséquences très lointaines et importantes pour notre foi. Tout d'abord Jésus manifeste que son enseignement n'est pas en continuité avec celui de ses prédécesseurs, celui des pharisiens et il utilise pour cela la parabole qui lui est fournie, celle du jeûne ainsi que deux autres paraboles, celle des outres et du vin nouveau et celle d'une pièce neuve rajoutée à un vieil habit. Et il constate que l'esprit, cet esprit nouveau que Jésus apporte, n'est pas du goût de tout le monde et que ceux qui ont goûté au vin vieux qui est celui de l'ancienne loi sont mal disposés à accueillir ce vin nouveau qu'Il apporte Lui-même.
En effet, cet esprit que Jésus apporte est tout le contraire de celui du légalisme dont faisaient preuve les pharisiens qui jeûnaient simplement pour observer un précepte de la Loi. Jésus se refuse à ne donner au jeûne qu'un sens aussi superficiel. Il pense que le jeûne n'est pas simplement une discipline ascétique, un moyen de dominer son corps, de mater ses passions. Tout cela qui est l'opinion courante, comme celle des pharisiens, ne semble pas suffisant aux yeux de Jésus. Jésus donne une unique et seule raison à la pratique du jeûne : "Les compagnons de l'Époux jeûneront quand l'Époux leur sera enlevé." C'est-à-dire que le jeûne est traduction de l'absence, de l'absence du bien-aimé. C'est quand l'Époux, c'est-à-dire Jésus Lui-même, sera enlevé aux disciples, d'abord par sa Passion et son ensevelissement, puis par son Ascension auprès du Père, en ce temps de l'Église que nous vivons et où Jésus s'est fait invisible, et où nous sommes dans l'attente de son retour, dans l'attente de cette rencontre où, enfin, Il se manifeste à nous et où nous pourrons le voir face à face, c'est pendant ce temps où Jésus se fait absent que le jeûne a son sens et sa place.
Jeûner, ce n'est pas macérer son corps, ce n'est pas brimer la partie sensible de notre être, jeûner c'est traduire dans le concret de notre vie quelque chose de plus profond qui est le désir. Quand nous jeûnons, nous symbolisons par la faim qui s'attache à nous, cette faim spirituelle qui est le désir, qui est l'attente de Dieu. En même temps que nous la symbolisons, nous l'exprimons. Et en même temps que nous l'exprimons nous la faisons grandir, nous creusons en nous ce désir car il y a entre notre corps et notre âme une profonde correspondance. Nous ne sommes pas des purs esprits qui, par hasard, sont unis à un corps. En nous, il y a un retentissement constant de l'esprit sur le corps et du corps sur l'esprit. C'est pourquoi si notre cœur est dans le désir, dans l'appel, dans l'attente, il est normal que notre corps aussi participe à cette attente, à ce vide, à cette aspiration. Et si notre corps, par le jeûne, se trouve ainsi creusé dans sa faim, cela aide notre esprit à se faire plus compréhensif et plus ouvert à cette vérité profonde du "manque" spirituel qui est le nôtre.
Jeûner devrait être d'abord pour nous prendre conscience de l'absence du Christ, de cette impossibilité pour nous de ne pas pouvoir l'étreindre, le voir, le contempler de nos yeux de chair, de vivre dans la foi qui est une richesse extraordinaire mais qui est une richesse nocturne, obscure, cette foi qui ne peut pas totalement nous combler et qui nous renvoie toujours au désir, à l'attente, à l'espérance de la vision. Il est curieux que les chrétiens qui, sans cesse, prient leur Seigneur Christ, se nourrissent de son enseignement, soient si peu attirés vers son retour. Il est curieux que nous nous accommodions si bien de son absence que nous établissions si commodément notre vie dans cette terre où le Christ n'est pas sensiblement et visiblement présent, que ce manque ne soit pas plus profond et profondément ressenti par nous. Peut-être est-ce précisément parce que, malgré les expressions de l'Écriture, le Christ n'est pas réellement notre Époux. Peut-être parce que l'amour qui nous lie au Christ reste un amour relativement froid, un amour qui ne nous prend pas au tréfonds de nous-mêmes. Quand le Christ proclame l'Époux, l'Époux de l'humanité, l'Époux de chacun d'entre nous, il veut dire par là qu'il y a entre Lui et nous une intimité si profonde, si intense qu'elle pourra justement susciter en nous ce désir, cette attente, cet émerveillement. Peut-être est-ce parce que nous n'aimons pas assez le Christ qu'Il ne nous manque pas assez, que nous ne l'attendons pas assez et que, par conséquent le jeune perd son sens dans notre vie, et devient une observance superficielle plus ou moins folklorique ou traditionnelle. Réveillons dans notre cœur le désir du Christ. Réveillons dans notre cœur l'amour du visage du Christ.
AMEN