LE SIGNE DE JONAS
Jb 30, 9-10+13-23 ; Lc 11, 27-36
(9 octobre 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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evant un texte apparemment aussi décousu je pense qu'il ne manquera pas d'exégètes ou de savants en matière de Nouveau Testament pour dire que, à ce moment-là, saint Luc a opéré comme un rédacteur. Il lui restait quelques paroles de Jésus qu'il ne savait plus où mettre et il a lié tout cela ensemble pour faire une sorte de fin de discours. Peut-être avez-vous pensé la même chose en vous disant qu'après tout on ne voyait pas très bien le sens et la suite des propos de Jésus.
Pourtant, personnellement, je pense qu'il y en a un. Il y a une sorte de fil secret de ces passages du chapitre onze de saint Luc qui est l'apprentissage de la découverte du Royaume. En effet, vous avez remarqué dans les trois petits passages que nous avons lus, il est question d'une part de Marie : "Heureuses les entrailles qui t'ont porté !", ensuite il est question de Jonas et enfin il est question de l'œil qui est la lampe du corps. Or, dans ces trois aspects, c'est tout le problème de la découverte du Royaume.
Cette femme qui élève la voix, en admiration devant Jésus à cause de sa prédication dit tout de suite : "Quelle chance, quel bonheur pour ta mère d'avoir un enfant comme toi !" Et Jésus lui répond, non pas pour dénigrer Marie, ce que l'on a dit parfois, ce qui est stupide car Jésus avait sûrement un très grand amour filial pour sa mère, mais Jésus répond en disant : "Au fond, ce qu'il faut bien comprendre, c'est que ceux qui écoutent ma Parole et qui la gardent ont la même parenté de chair et de sang, pour ainsi dire, que la vierge Marie avec moi". C'est-à-dire que Jésus veut faire découvrir, à ce moment-là, que pour nous, entrer dans le Royaume, bien entendu nous ne pouvons y entrer que par l'obéissance de la foi et l'écoute de la Parole de Dieu. Mais cette entrée dans la parenté de Jésus par la Parole de Dieu, est aussi forte, en tout cas, ultimement, elle devra être aussi forte, que le lien de Marie avec son enfant. C'est-à-dire que le lien de la foi est en germe d'une parenté à la fois spirituelle et charnelle qui est infiniment plus grande que toute parenté charnelle, si profonde et si intime que l'on puisse imaginer. Donc, de la part de Jésus, loin de dénigrer sa mère, au contraire, il la donne comme référence et en manifestant que par la foi, nous sommes appelés à réaliser la même intimité spirituelle. Or, comment va se réaliser cela ? Dans notre vie, c'est évidemment par l'écoute de la Parole de Dieu. Mais, à la fin de notre vie, et dans l'aboutissement de toute notre vie, ce sera par le signe de Jonas, c'est par le signe de la Résurrection.
Par conséquent, ce qu'il faut c'est, dès maintenant, entrer dans le signe de Jonas, reconnaître que c'est le mystère de la Résurrection du Christ qui est déjà à l'œuvre. Vous savez ce qu'est le signe de Jonas. C'est qu'il est resté trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, du monstre marin et qu'ensuite il en est ressorti. Et le Christ a toujours voulu nous donner comme signe de sa propre vie, de sa propre présence au milieu de son peuple, le signe de Jonas. Signe, en vérité, bien étonnant et énigmatique, mais qui, en réalité, disait la plénitude du mystère du Christ. Il était là, au milieu des hommes, pour ressusciter parmi eux. Voilà comment s'accomplira la véritable parenté avec le Christ. C'est par le signe de Jonas, lorsque, ressuscités, transfigurés par la puissance de son amour et par la gloire du Père, nous serons une seule chair, un seul corps avec Lui. Et c'est déjà tout l'enseignement de saint Paul sur le corps mystique qui est compris dans cette parole, dans cette prophétie du Christ qui s'applique à Lui-même le signe de Jonas.
Et enfin, le Christ veut montrer que, dès maintenant, ce signe de Jonas est à l'œuvre. Dès maintenant, nous entrons dans le Royaume. Pourquoi? Parce que la lampe de notre corps, c'est notre œil. Curieux ! Luc ne nous rapporte pas des espèces de transpositions spirituelles sur la lampe de ton âme, ou je ne sais quoi. L'œil, c'est la lampe de ton corps. Par conséquent, il faut que nous ayons une bonne lumière pour notre corps, il faut que nous voyions le signe de Jonas, de nos yeux, pour que, nos yeux étant illuminés par la présence du Christ, notre corps tout entier devienne lumière. Là, le Christ nous montre comment notre œil, qui est œil de la foi, œil de la reconnaissance de la condition charnelle du Christ, mais en même temps œil de la reconnaissance de la présence du Ressuscité, petit à petit, illumine notre corps tout entier pour le conduire à sa destinée ultime, à sa Résurrection. Il en est ainsi dans toute la révélation du nouveau Testament. C'est notre corps, qui est la partie la plus humble et la plus dépouillée de nous-mêmes, qui est le lieu même dans lequel se joue notre salut. Non pas que le corps soit plus que l'âme, mais Dieu, avec cette élégance et cette beauté de son amour pour les hommes, veut les sauver par ce qui est le plus humble en eux, la pauvreté de notre condition charnelle.
Et c'est pour ainsi dire notre corps, à travers le sacrement, à travers ce pain que nous recevons charnellement, à travers ce vin que nous boirons, tout à l'heure, à la coupe du salut, c'est à travers ces signes matériels que le Christ, petit à petit, transfigure notre destinée de gloire en commençant par le plus humble de nous-même, par notre corps.
Reconnaissons cette splendeur de notre destinée, du dessein de Dieu sur nous. Reconnaissons-la avec humilité. C'est par le plus humble de nous-même que le salut commence pour nous conduire petit à petit, à la destinée de gloire. Ainsi, laissons notre corps tout entier devenir lumière, devenir transparence à cette présence du Christ, cette présence quasi charnelle qu'Il donne par ses sacrements, par les signes visibles de son Église, par la charité fraternelle pour que, petit à petit, nous puissions nous dire, aussi, que nous sommes heureux comme la vierge Marie, parce que nous écoutons la Parole de Dieu et que nous connaissons le Christ selon la chair du Ressuscité, cette chair qui nous ressuscite de jour en jour.
AMEN