TOUT LAISSER POUR LUI
Jb 19, 13-27 ; Lc 9, 49-62
(28 septembre 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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ette page de saint Luc commence par le même épisode que nous écoutions dimanche dans la version de saint Marc, ce désir des apôtres d'empêcher ceux qui ne font pas partie de leur groupe, qui ne sont pas disciples de Jésus, d'agir en son Nom pour chasser les démons. Et la réponse de Jésus est la même : "Qui n'est pas contre nous est avec nous !" C'est la même miséricorde, à l'égard de ceux du dehors, c'est ce même refus de rejeter les hommes qui pourtant ne sont pas encore, apparemment des disciples de Jésus, ou qui même semblent rejeter la venue du Christ, que nous manifeste l'épisode suivant, celui de ces samaritains qui ont refusé de recevoir Jésus, parce qu'Il se rend à Jérusalem, parce qu'Il va en pèlerinage dans la capitale juive dont les samaritains refusent de reconnaître la primauté, puisque, eux, pensent que c'est sur le Mont Garizim qu'il faut adorer le Très-Haut. Devant ce refus des samaritains, Jésus réprimande ses disciples qui auraient voulu appeler la vengeance du ciel sur ces pécheurs inhospitaliers.
Par conséquent, dans ces deux passages, Jésus manifeste sa miséricorde, sa mansuétude, son ouverture, sa bienveillance à l'égard de ceux du dehors, même quand ils ne sont pas à sa suite, ou même quand ils refusent de le recevoir. Et pourtant, aussitôt après Jésus affirme avec force et même une certaine dureté les exigences du Royaume. A ceux qui, précisément veulent se mettre à sa suite, ceux qu'Il appelle, ou ceux qui voudraient venir avec Lui, Jésus semble, non pas les repousser, mais manifester à leur égard des exigences presque excessives. Il refuse, semble-t-il, à l'un de ses disciples, d'aller d'abord enterrer son père qui vient de mourir. Il refuse à un autre de prendre congé de ses parents. Et à celui qui se propose pour être des siens, Jésus affirme qu'Il n'aura ni feu ni lieu et même pas de pierre pour reposer sa tête.
Bien entendu, ces deux paroles du Christ veulent affirmer un paradoxe. Elles veulent affirmer, d'une façon tranchante et brutale, l'absolu de cet appel et de cette situation de disciple de Jésus. Jésus ne veut pas dire qu'il ne faut pas avoir de devoir à rendre à l'égard de ses parents, surtout de ses parents défunts, mais Jésus veut montrer que le Royaume passe avant tout, même avant les devoirs les plus sacrés, même avant les liens les plus profonds qui nous unissent à ceux qui nous sont intimement proches. L'amour de Dieu passe avant tout. Le Royaume de Dieu ne souffre ni comparaison, ni partage. On ne peut pas donner une part de soi-même à Dieu et en réserver une autre pour ses proches ou ses amis, fût-ce pour ses propres parents. Tout doit être donné à Dieu. Non pas que Dieu rejette et enlève notre cœur à ceux que nous aimons, mais parce que nous ne pouvons les aimer en vérité, les aimer de façon réelle et vraie que si cet amour passe d'abord par l'absolu de la consécration de notre cœur à Dieu.
Et cela, vous le voyez, est adressé a tous les disciples, tous ceux qui veulent suivre Jésus. Vous me direz peut-être : S'il en est ainsi, peut-être vaudrait-il mieux ne pas connaître le Christ ! Peut-être vaudrait-il mieux être comme ces samaritains inhospitaliers ou en tout cas comme ces gens qui, sans suivre Jésus, chassent les démons en son Nom et à qui Jésus, semble-t-il réserve sa bienveillance, sa miséricorde, sa dureté et son exigence étant a l'usage de ses disciples! Alors, peut-être est-ce une mauvaise affaire que d'être appelé par le Christ, que de devenir ses disciples, puisque, à ce moment-là, on est affronté, acculé a des sacrifices tellement inhumains et à un absolu tellement exigeant. Mais je crois que nous passerions là à côté de l'essentiel. Car, si Jésus exige tant de ses disciples c'est parce qu'Il leur donne plus encore.
Si Jésus demande a ses disciples de tout quitter et de tout laisser de côté pour Lui, pour le Royaume, pour son amour, pour le suivre, si Jésus demande ainsi de passer avant tout et de n'avoir de comparaison avec rien d'autre, c'est parce qu'Il se donne Lui aussi totalement. Et c'est dans ce don du Christ, qui est le don de sa tendresse, de son amour infini, qui est la richesse de la bonté de Dieu venant nous combler et remplir notre cœur, c'est dans ce don que nous trouvons la raison d'être et la force de cet arrachement que le Christ nous demande. Arrachement qui d'ailleurs n'est pas pour nous séparer des autres, qui n'est pas pour nous séparer de nos proches, mais, encore une fois, pour nous donner au contraire, une source plus vraie et plus authentique, nous rendant capable d'un amour réel, d'un amour qui ira infiniment plus loin que ne pourrait le faire l'amour naturel de notre cœur et les liens que la nature a tissés, avec tous ceux qui nous sont proches. Oui, le Christ veut se donner, nous donner tout Lui-même. Il se donne à nous comme un ami, comme un autre nous-même qui est plus nous que nous-même. Et c'est parce qu'Il se donne totalement à nous que ce dont total qu'Il nous fait doit être reçu avec la même gratuité, avec la même disponibilité, avec la même ouverture totale du cœur pour qu'il puisse effectivement devenir efficace.
C'est donc parce que ce don total doit être reçu totalement que Jésus profère ces exigences à l'égard de ses disciples. Et les autres, ceux qui ne connaissent pas le Christ ou qui le connaissent mal, ou qui refusent de le connaître, il leur sera davantage pardonné, il leur sera moins demandé, parce qu'ils n'ont pas reçu cette même plénitude et que, en quelque sorte, c'est presque à leur insu et sans toujours bien s'en rendre compte qu'ils seront sauvés par Dieu, dans son infinie miséricorde, mais sans qu'ils puissent participer eux-mêmes, avec autant de ferveur et avec autant d'allégresse à leur propre salut.
Alors, frères et sœurs, ne regrettons pas d'être disciples du Christ, même si cela est très exigeant et même si â certains jours, cela semble dur et difficile, car cette difficulté, cette apparente dureté, en réalité, c'est simplement l'apparence qui recouvre cet amour infini que le Christ veut partager avec nous dans un face à face, dans un tête à tête, dans une intimité totale, absolue. Et c'est là la plus grande des grâces qui nous est faite. Nous devons en remercier le Seigneur, en être remplis de joie et, nous aussi, laisser déborder notre cœur de miséricorde et de bienveillance, d'indulgence et de tendresse, de compréhension pour ceux qui n'ont pas reçu les mêmes grâces que nous et qui doivent être sauvés, sans qu'ils puissent participer pleinement à leur propre salut.
Que notre action de grâces monte aujourd'hui vers le Seigneur puisqu'Il nous a appelés, puisqu'Il nous a comblés, puisqu'Il nous demande à la mesure même de ce dont Il nous a comblés.
AMEN