SE LAISSER INTERPELLER PAR LE CHRIST

Jb 16, 12-22 ; Lc 9, 1-9

(25 septembre 1982)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Q

 

uel contraste entre les deux passages qui constituent la page d'évangile que nous venons d'entendre ! D'une part, nous voyons les disciples, de simples hommes qui ne sont auprès de Jésus que depuis quelque temps seulement, par la force que Jésus leur communique, aller de village en village, annonçant la bonne nouvelle, proclamant le Royaume de Dieu, guérissant les malades, chassant les démons. C'est déjà la bonne nouvelle qui est annoncée aux pauvres, c'est déjà le salut qui est accordé à tous ceux qui sont dans la tristesse, dans la misère et dans la souffrance. Le Royaume du Christ, royaume de miséricorde, royaume de bonté, de tendresse, de pitié, de proximité avec les humbles, avec les petits.

De l'autre côté, Hérode, le roi qui vit dans le luxe, cet homme qui, au cours d'une orgie, a promis inconsidérément à la fille de sa maîtresse qu'il avait volée à son propre frère, d'accomplir tous ses souhaits et a été contraint, par la demande de cette jeune fille, de faire décapiter Jean-Baptiste. Hérode qui, d'ailleurs parle de cette mort de Jean Baptiste comme d'un fait divers qu'il revendique apparemment sans aucune honte, Hérode qui entend parler de Jésus et qui est animé de cette curiosité très mondaine. Il voudrait savoir de qui il s'agit. Et devant les supputations, les hypothèses des gens qui l'entourent, Hérode qui sait très bien qu'il ne s'agit pas de Jean-Baptiste, les hommes que l'on fait décapiter ne ressuscitent pas, car au niveau où se situe Hérode il n'y a pas de place pour le merveilleux, il n'y a pas de place pour l'intervention de Dieu et pour le miracle Hérode vit terre à terre. Il vit dans les banquets et dans le luxe et à ce niveau-là le spirituel n'a pas cours. Mais ce qui a cours pour lui, c'est la curiosité, cette curiosité, nous la retrouverons au moment de la passion de Jésus. Vous vous souvenez, quand Pilate apprendra que Jésus est Galiléen, il l'enverra à Hérode et Hérode se réjouira de voir de ses yeux ce prophète, non pas pour croire en Lui, non pas pour se convertir, mais pour se divertir un moment avec un personnage original et pour essayer d'en tirer quelque distraction.

Donc, d'un côté, les disciples remplis de cette grâce qui émane du Christ, par cette miséricorde, par cette douceur, par cette bonté. Et de l'autre côté, cet homme que le luxe et le péché ont, petit à petit, endurci et qui ne vibre plus qu'aux réalités tout à fait mondaines de cette curiosité et de ce passe-temps.

L'évangile se joue constamment dans nos cœurs et dans le cœur des hommes, entre ces deux attitudes possibles ou bien des attitudes analogues qui en découlent. D'une part, on peut s'être enfoui dans les choses du monde, que ce soit l'argent, le plaisir, que ce soit l'intérêt personnel, de toutes manières cette sorte d'égoïsme qui nous replie sur nous et qui, petit à petit nous rend aveugles et sourds à tout autre dimension du monde et de la vie et fait que, même devant des miracles, des guérisons, devant cet enthousiasme des foules qui entendent la bonne nouvelle leur être annoncée, on ne réagit que par une sorte de curiosité vaine. Et vous le savez bien, s'il est très facile de tomber dans cette sorte de léthargie spirituelle, il est très facile d'endormir en nous toutes les vitalités, toutes les virtualités de notre être profond et intérieur, et on peut très facilement se contenter de vivre à la surface de soi-même, à l'épiderme des évènements et ne plus s'intéresser qu'aux choses tout à fait banales ou à ces anecdotes, ces petits incidents qui viennent changer quelque chose à la monotonie des jours, à la monotonie d'un plaisir qui s'émousse à mesure qu'on s'y adonne.

Ou bien alors, dans la simplicité du cœur, dans la pauvreté du cœur, on se laisse atteindre par la grâce de la miséricorde de Dieu. A ce moment-là, il n'est pas besoin d'être savant, il n'est pas besoin d'être puissant, il n'est pas besoin d'être très vertueux, d'être un grand homme ou d'avoir de grands dons, de grandes vertus. Mais il suffit d'ouvrir son cœur et voilà que la miséricorde de Dieu, non seulement nous atteint, mais passe à travers nos mains comme à travers celles des disciples, pauvres hommes et pauvres gens comme nous, mais qui cependant sont investis de ce pouvoir extraordinaire de guérir, de pardonner, d'annoncer la joie. Alors, il suffit pour cela de se détacher de soi-même, d'accepter ce dépouillement de notre cœur et nous laisser ouvrir à cet appel du Christ qui nous prend par la main et nous entraîne plus loin, et qui veut, malgré notre pauvreté se servir de nous comme instruments pour répandre la joie, pour répandre le salut.

Ce choix est à faire chaque jour dans le quotidien de notre vie, c'est le choix entre le repli sur soi-même et l'ouverture de cœur. Laissons-nous appeler par le Christ et interroger par Lui à ce niveau de notre cœur dans chacune de nos actions.

 

AMEN