LES SIGNES DU TEMPS

Ne 7, 1-5 a+66-72 ; Lc 12, 49-59

(20 octobre 1981)

Homélie du Frère Michel MORIN

Déceler les signes

C

 

et évangile est quelque peu paradoxal et même, à première vue, le paradoxe atteint à la contradiction. Dans la première partie, Jésus annonce qu'il n'est pas venu pour la paix sur la terre, mais au contraire, que sa présence au milieu du monde sera une source de division, là même où devrait régner la cohésion c'est-à-dire dans cette cellule familiale qui est la première cellule de la vie des hommes entre eux. Et cela s'oppose avec la dernière partie de cet évangile où le Christ demande que, avant d'en arriver au tribunal, les hommes puissent, même humainement déjà, se pardonner et se réconcilier.

Mais ces deux parties de l'évangile, en soi, et au fond, ne s'opposent pas. Elles sont liées par ces réflexions du Christ sur ce que saint Luc appelle ici le visage de la terre et du ciel, que Saint Matthieu appelle les "signes des temps". Les signes des temps, le visage du ciel et de la terre, dans saint Luc sont évoqués par ces nuages qui apportent la pluie ou le vent du midi qui apporte le beau temps. Dans saint Luc, l'évocation est plus colorée puisqu'il parle du ciel rouge qui apporte le beau temps et du ciel rouge sombre qui apporte la pluie. Quoi qu'il en soit le sens est le même. Ces signes de temps dont parle le Seigneur sont une chose précise.

C'est une expression qui a fait flores depuis quinze ans, une de ces expressions à saveur post-conciliaire que l'on a énormément utilisée sans trop savoir d'ailleurs ce qu'elle voulait dire. Ces signes des temps, ce ne sont pas des évènements humains, du monde ou de l'Église. Ce n'est pas parce qu'un évêque troque sa croix d'or contre une croix de bois que c'est un signe des temps. Cela n'entre pas dans l'évangile, bien évidemment. En parlant des signes des temps, le Christ parle de quelque chose de beaucoup plus profond. Il parle de Lui-même et du royaume de Dieu qu'il est venu apporter sur la terre. Or, nous-mêmes, nous savons discerner les signes de la terre et du ciel, les signes des choses créées, les signes de notre vie et de la société. Nous savons très bien, lorsque l'économie est en inflation qu'il faut un peu moins dépenser. Nous savons très bien, si nous voulons aller en vacances, qu'il faut un petit peu économiser. Nous savons très bien que, par tel temps, nous écoutons la radio et nous ne prenons pas la route. Nous sommes extrêmement inquiets de notre vie de tous les jours dans ces évènements si familiers qui ne sont pas d'ailleurs dénués d'importance, bien au-delà.

Mais il faudrait que nous ayons, aussi et autant le souci ou des inquiétudes pour quelque chose qui est bien plus important que ces petits évènements qui tissent notre vie, ces évènements qui sont la présence du royaume de Dieu au milieu de nous, qui sont la présence du Christ au milieu de nous. Or quel est le grand signe des temps, sur la terre comme au ciel, c'est celui de la réconciliation. Que celui qui va avec son ennemi au tribunal, avant d'arriver au tribunal se réconcilie avec lui. Quand Jésus dit : "Je suis venu apporter la paix sur la terre", Il ne parle pas de cette espèce de coexistence pacifique qui est une paix facile et fausse. Il n'est pas venu apporter cette paix où tout le monde s'entend bien parce que, les problèmes nous nous les cachons les uns aux autres. Il est venu apporter une paix beaucoup plus profonde qui, justement, va révéler en nous les points de division, qui va révéler en nous les niveaux de contradiction. Et c'est à ce niveau-là de notre être, de l'être du monde que le Christ, en sa personne et en sa venue, peut agir pour que la réconciliation qu'Il donne ne soit pas simplement une réconciliation de façade, sur des problèmes strictement humains, mais la réconciliation fondamentale qui nous permet de reconnaître et de vivre la présence du royaume de Dieu au milieu de nous dans le grand signe qui apparaîtra un jour dans le ciel pour juger la terre et qui est le signe de la croix. C'est cela le signe des temps du Royaume du royaume messianique déjà présent au milieu de nous. Et nous savons que ce signe de la croix qui apporte la paix et la réconciliation est aussi un signe de souffrance, de division et de mort, car dans le royaume de Dieu, il ne peut y avoir de vie, de paix et de réconciliation que là où les choses trop humaines et marquées par le péché se divisent et se laissent pénétrer par la croix et par la gloire du Seigneur.

Que cette eucharistie nous fasse entrer dans le mystère de ce signe des temps qui est celui de la croix planté au milieu de notre cœur pour diviser et juger ce qu'il y a en nous de bien et de mal, mais aussi, pour unifier ce cœur dans la présence du Christ ressuscité au milieu de nous.

 

AMEN