L'INTÉRIEUR ET L'EXTÉRIEUR

Ne 4, 9-17 ; Lc 12, 13-21

(13 octobre 1981)

Homélie du Frère Michel MORIN

V

 

oilà un évangile qui pourrait déconcerter ou choquer notre sens des convenances, du savoir-faire et des invitations mondaines. Le Christ est invité à déjeuner chez un pharisien. Pour quel motif de la part du pharisien, on ne sait trop. On sait par contre que, dans l'évangile de Luc, souvent les pharisiens rencontrent Jésus pour lui tendre un piège. Cependant voilà que Jésus est invité et qu'il rentre sans accomplir les règles de politesse civile et religieuse, celles des ablutions et il va directement s'asseoir. Étonné et choqué, l'hôte le lui fait remarquer. Mais Jésus, au lieu, ce que nous aurions sûrement fait, de s'excuser ou de demander pardon pour cet oubli, va encore plus loin que le geste qu'Il a fait. Il prend la parole pour dénoncer tout de go l'attitude et le cœur de celui qui, si gentiment, l'a invité à manger. Voilà bien une attitude curieuse et étonnante de la part de Dieu au milieu des hommes Il se comporte de façon qui n'est pas très humaine et pour cause.

Frères et sœurs, ce qui compte dans une maison, ce n'est pas sa façade. C'est l'intérieur même de la maison et la vie qui y demeure. Ce qui compte dans notre propre personne, ce n'est pas ce qui est vu de nous-mêmes par les autres, ce n'est pas ce visage que nous soignons, ces allures que nous calculons, ce n'est pas notre façade. C'est ce qui est à l'intérieur, c'est-à-dire notre cœur dont les limites sont bien plus vastes que celles de notre corps. Ce qui compte dans l'Église et ce qui est important ce n'est pas ce qu'elle paraît, ce n'est pas ce qu'on en dit, en bien comme en mal, car cela est toujours jugé sur l'extérieur, surtout pour ceux qui la fréquentent peu. Ce qui compte dans l'Église c'est son cœur, c'est ce qu'elle vit, à l'intérieur même de ce qu'elle est.

Je crois que c'est cela que Jésus, de façon un peu cavalière a voulu faire comprendre à ce pharisien. Notre péché, c'est qu'il y a une dichotomie, c'est qu'il y a un abîme souvent, voire une opposition entre ce que nous sommes, ce que nous vivons, ce que nous croyons et ce que nous faisons, ce qui apparaît de notre vie. Cela dans notre vie chrétienne personnelle, et bien sûr dans notre vie chrétienne collective et communautaire, c'est-à-dire dans l'Église. C'est un problème qui n'est pas uniquement de notre temps. Saint Paul, tout saint Paul qu'il était, disait lui-même : "Je fais ce que je ne veux pas faire, et ce que je veux faire, je ne le fais pas". Lui-même, dans sa vie a connu ce tiraillement, ce tiraillement du péché. Et c'est pour cela que Jésus dit à ce pharisien : "Donne ce que tu as et tout en toi sera pur."

Comme je le disais à l'ouverture de la messe, celui qui a donné ce qu'il est, c'est Jésus. Or si Jésus s'est permis avec autorité et audace de parler ainsi à ce pharisien, c'est parce que en Lui-même il n'y a justement aucune dichotomie, aucune séparation, aucune opposition entre ce qu'il est et ce qu'il fait, entre l'intérieur et l'extérieur, car Il est Fils de Dieu dans son cœur, dans ses sentiments comme dans ses gestes et sa façon d'être ou de parler. Et c'est cela que le Christ veut nous faire comprendre, c'est que si nous-mêmes qui avons tant de mal à nous unifier personnellement, qui avons tant de mal à vivre ce que nous croyons et à croire ce que nous vivons, c'est parce que, justement, nous sommes séparés du don que Dieu veut nous faire. Et nous sommes séparés de ce don parce que notre péché obscurcit nos yeux et notre péché obscurcit l'intérieur du cœur même de Dieu, comme l'intérieur du cœur de nos frères, comme l'intérieur de notre propre cœur. Nous en restons à l'observance extérieure, nous en sommes au même point que le pharisien de cet évangile.

Or le don que Dieu veut nous faire, c'est le don de sa vie, c'est le don de Lui-même et Lui est Dieu, et Lui est un. Or c'est ce don unique et essentiel qui peut nous purifier. Cette purification, ce sera cette harmonisation de tout ce que nous sommes avec le mystère même de Dieu.

Ce sera l'harmonisation de notre cœur avec le cœur de Dieu, ce sera l'harmonisation de nos gestes, de nos actions, avec les gestes et les actions de Dieu au milieu de nous. Au cours de cette eucharistie, nous demanderons au Seigneur Jésus, qu'Il nous apprenne d'abord à avoir un cœur suffisamment ouvert pour accepter et recevoir le don qu'Il veut nous faire de Lui-même. Ce don nous purifiera," Seul son sang est capable de nous purifier," dit saint Jean dans sa première épître, Nous Lui demanderons aussi qu'Il ouvre notre cœur pour que nous soyons capables de partager ce don aux autres et ainsi d'être purifiés nous-mêmes "car la charité couvre une multitude de péchés'' et de faire en sorte que tous ceux qui vivent proches de nous puissent aussi trouver ce point fondamental de leur être qui est la contemplation et la réception du don de Dieu. Cela pour notre vie personnelle et plus encore nécessaire dans notre vie communautaire d'Église à la face du monde, pour que le monde sache que sa vie, que son centre est dans le cœur même de Dieu, que son avenir est dans la purification qu'il peut faire à partir du don qu'Il veut nous donner.

 

AMEN