PRIER LE PÈRE
Ne 3, 1-3+6-13-16+25-28+32 ; Lc 11, 1-13
(9 octobre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Demande et louange
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ar-delà les variantes dans les formules entre la traduction de saint Luc et de saint Matthieu, en ce qui concerne le texte du Notre Père, par-delà ces variantes qui doivent nous faire comprendre que la formule n'est pas l'essentiel, qu'elle n'est qu'un véhicule, qu'un support, de l'esprit, ce sur quoi je voudrais attirer votre attention aujourd'hui, c'est sur le contexte dans lequel saint Luc présente ce texte du Notre Père.
Vous l'avez remarqué certainement, c'est un jour où Jésus était en prière et ses disciples, le voyant prier, se sont approchés de Lui pour Lui demander communication de cette prière. Le Notre Père, ce n'est donc pas seulement une formule, ce ne sont pas simplement des mots si extraordinaires soient-ils, puisqu'ils remontent à la parole du Christ Lui-même, Le Notre Père, c'est l'expression, le trop-plein, le rejaillissement de cette prière intérieure de Jésus Lui-même. C'est ce qui a jailli des lèvres du Christ au moment où Il était face à face avec son Père et où ses disciples sont venus lui demander communication de sa prière. Le Notre Père ce n'est donc pas simplement quelque chose que Jésus nous a donné pour que cela nous soit utile ou pour que cela soit une des formules privilégiées de la prière dont nous pourrions nous servir, le Notre Père, c'est la prière même de Jésus qui nous est communiquée. Et aussi bien toutes les demandes du Notre Père, avant de passer sur nos lèvres, d'exprimer notre vie, passent d'abord sur les lèvres du Christ et expriment d'abord sa relation avec le Père.
"Que le Nom du Père soit sanctifié !" c'est l'objet même si je peux dire de la vie du Christ. Le Christ, non seulement sur la terre, mais de toute éternité, n'est que sanctification, glorification, louange du Nom du Père. C'est cette louange, c'est cette extase qui remplit et qui fait déborder le cœur du Christ qui doit pénétrer aussi, à notre pauvre mesure, dans notre propre cœur pour que nous aussi nous sanctifions, nous glorifions, nous bénissions le Nom du Père, que nous soyons tout entiers tournés comme un regard vers le Père.
"Que ton Règne vienne !" c'est la mission même du Christ. Il est venu sur la terre pour cela. Il a parlé, prêché, Il a souffert, Il est mort pour qu'arrive le règne de Dieu, pour que l'humanité et le monde tout entier soient royaume de Dieu, pour que ce qui est le royaume du prince des ténèbres, le royaume de Satan soit transféré dans l'héritage de Dieu. Pour nous aussi, quelle est notre raison d'être sur la terre, sinon d'agir et avant d'agir de réaliser cette action fondamentale qu'est la prière pour que le monde devienne Royaume de Dieu. Et d'abord que nous soyons nous-mêmes des enfants du Royaume.
"Donne-nous aujourd'hui ce pain de chaque jour !" Le Christ a voulu se faire notre semblable pour avoir, comme nous, besoin jour après jour, de cette nourriture du corps comme de cette nourriture du cœur, car le pain dont nous parlons dans le Notre Père est aussi bien le pain intérieur et spirituel comme le disent certaines traditions du Notre Père qui ajoutent ce mot : spirituel. Non pas pour penser que le Christ ne se souciait pas du pain corporel, bien au contraire, mais l'un est symbole de l'autre et ils s'appellent mutuellement. Le Christ a voulu, par son Incarnation être l'un de nous, avoir besoin jour après jour, Lui qui vit dans l'éternité dans le regard du Père, Il s'est abaissé, Il a pris la condition d'esclave, Il a voulu, Lui aussi, vivre au jour le jour, c'est-à-dire être dans le temps, dans cette succession humble, quotidienne, modeste qui est la condition humaine. Et quand nous prions pour les petites choses quotidiennes de notre vie, nous ne sommes pas là non plus en dehors du cœur du Christ, de sa pensée puisqu'au contraire Il a voulu partager cette condition qui est la nôtre et se faire Lui aussi quotidien, humble, avoir des besoins modestes et les partager avec nous.
" Que nous soyons délivrés de la tentation !" Cela c'est le mystère le plus profond de la vie du Christ. Il a accepté, non seulement de partager nos besoins quotidiens, mais de partager aussi ce mystère d'iniquité dans lequel nous sommes plongés, cette tentation du mal qui nous assiège. Il s'est Lui-même laissé assiéger par le mal, non seulement assiégé mais apparemment vaincu par le mal puisqu'Il en est mort. Mais la victoire du mal n'était qu'apparente. En réalité, Il était le Libérateur du mal et Il s'en est délivré Lui-même par la puissance de sa résurrection et Il nous en délivre nous aussi. Et nous sommes ainsi non seulement délivrés de la tentation mais de toute forme de mal, de mal physique comme de mal moral. Dieu est victorieux de ce mal en Jésus-Christ, car ce mal Il a accepté de le subir et d'en être atteint. C'est le mystère de son amour, un amour qui ne délivre pas de loin, par un acte de puissance, mais qui délivre au cœur d'une communion, en se faisant partie prenante de notre propre souffrance et de notre propre tentation et de nos propres difficultés. Et c'est pourquoi Jésus est pardon, partageant nos souffrances, partageant nos tentations, se faisant porteur de notre péché, il peut en vérité nous pardonner de l'intérieur, non pas nous octroyer son pardon mais être Lui-même le pardon et ainsi apprendre à nos cœurs à être eux aussi pardon.
Vous le voyez, toute cette prière du Notre Père doit nous mettre en communion intime permanente avec le cœur de Jésus. Il faut vraiment que nous ayons conscience, quand nous répétons ces paroles, de redire les paroles même du Christ et d'être, en quelque sorte, avec Lui, introduits mystérieusement et miraculeusement dans ce face à face pourtant insondable entre Lui et son Père. C'est la prière même du Christ face à son Père à laquelle nous participons. Que la récitation du Notre Père ne soit pas simplement une formule, des mots, que ce soit la vie même du Christ dans laquelle nous pénétrons, dans laquelle nous sommes introduits.
AMEN