LA CURIOSITÉ
Esd 7, 27-28+8, 15-17+21-23+31-35 ; Lc 9, 1-9
(28 septembre 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Savoir s'arrêter pour regarder !
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a première partie de cette page d'évangile est évidemment la plus importante, cet envoi en mission des apôtres, mais c'est un texte que nous connaissons bien et qu'il nous arrive souvent de lire et de méditer. C'est pourquoi je vais plutôt m'arrêter sur les derniers versets que nous entendons moins souvent et qui nous sont moins familiers. Cette attitude d'Hérode devant la prédication de Jésus et devant l'envoi en mission des disciples qui vont partout, annonçant que le Royaume de Dieu est proche, et soulignant cette annonce par les miracles, les guérisons qu'ils opèrent. Devant ces évènements Hérode est troublé, mais pas en profondeur. Ce n'est pas son cœur qui est atteint. Il n'entend pas, à travers ces évènements et ces paroles, un appel qui convertirait son cœur, qui remettrait en question sa vie. Non, Hérode est inquiet et surtout il est curieux. Il voudrait bien savoir qui est cet homme et il interroge les gens de son entourage qui partagent sa psychologie et sa manière de voir et qui font des suppurations : ce doit être Jean qui est ressuscité ou bien Élie, ou que sais-je ? Et l'on termine cette brève évocation de l'attitude d'Hérode en disant : "Il cherchait à voir Jésus".
"Il cherchait à le voir", cela nous est dit dans l'évangile, à plusieurs reprises d'autres personnages qui cherchent à voir Jésus, par exemple des malades, des aveugles ou Zachée. Et eux cherchent à le voir parce qu'ils sentent bien qu'il émane de cet homme quelque chose qui va transformer leur vie. Tandis que Hérode cherche à le voir par curiosité. Et je crois que la curiosité est une maladie, un défaut que Hérode et son entourage ne sont pas seuls à connaître. C'est bien une maladie actuelle. Ne vivons-nous pas dans une société qui est dévorée de curiosité, de cette manière tellement superficielle d'être atteint par les évènements, par les êtres, par tout ce qui nous entoure, de chercher simplement à effleurer le réel, pour une satisfaction d'un instant, une satisfaction purement inutile ou simplement pour passer le temps, pour s'occuper, pour ne pas céder à l'ennui du quotidien et des choses qui sont toujours les mêmes.
Cette curiosité est tout à fait animée et mise en branle par cette publicité qui ne joue que là-dessus, par la manière dont la presse joue du sensationnel et où sans arrêt on éveille notre attention, éventuellement notre pitié qui est une forme de curiosité du cœur qui ne vaut pas plus cher que celle de l'esprit, en accumulant les nouvelles, les évènements quelquefois tragiques. Cela ne vaut pas mieux, cela n'atteint pas plus profondément notre cœur. On nous fait pleurer quelques larmes sur les enfants biafrais ou sur les réfugiés cambodgiens, puis deux jours après nous avons oublié parce que cela ne nous avait pas véritablement touchés. C'était simplement l'écume de notre cœur, de notre esprit qui avait été chatouillé quelques instants par ces nouvelles. Aussi bien, d'ailleurs nous serons émus par les bébés-phoques, et pourquoi pas par n'importe quel évènement qu'on a monté en épingle et qu'on nous a servi avec intensité, simplement pour nous occuper quelques instants.
Bien sûr la publicité, les nouvelles, la télévision, ce n'est pas nous qui en sommes directement cause, mais nous en sommes terriblement complices. Toutes les fois que nous lisons notre journal ou que nous ouvrons notre poste de télévision, avec cette attitude d'esprit de nous laisser aller à la superficialité de notre être, que ce soit la superficie de notre sensibilité ou de notre imagination, nous nous faisons les complices de cette civilisation. Et cette civilisation, comme celle d'Hérode va vers le néant. Vous le savez, Hérode passera à côté du Christ et de sa Passion. Il le verra, à ce moment-là, et il essaiera, pendant un moment, d'en faire un évènement à sensation, d'avoir quelque impression forte en voyant ce prophète. Puis, devant le silence, j'allais dire méprisant, mais non le Christ n'est pas méprisant, le silence peiné et désolé du Christ, Hérode tournera Jésus en dérision et passera à côté de cet évènement sans rien en pressentir alors qu'il s'agit du centre de l'histoire du monde.
Alors peut-être que, nous aussi, nous passons à côté d'évènements qui ne sont pas le centre de l'histoire mais qui sont d'une importance capitale, seulement nous sommes les complices de cette superficialité qui nous envahit, qui nous entoure. Ceci est plus grave qu'il ne paraît. Peut-être avons-nous, à cause de notre âge, été éduqués à une vue plus profonde des choses, mais il y a autour de nous, parmi nous, dans nos familles des enfants qui eux, sont livrés, par notre faute, à cette civilisation et qui sont éduqués uniquement dans cette manière d'atteindre les choses par leur épiderme. Quelle gravité pour l'âme de ces enfants, de ces jeunes de ne connaître des êtres et des choses que cette superficie. Peut-être faudrait-il d'abord que nous préservions les enfants de cette contagion, ensuite que nous nous remettions nous-mêmes en question sur la manière dont nous nous distrayons, sur la manière dont nous pensons, sur la manière dont nous occupons notre temps et dont nous entrons en relation avec les êtres et les évènements du monde. Peut-être faut-il aussi nous interroger sur une manière humble, car nous n'avons pas de grand moyen, de lutter contre cette décadence de notre civilisation.
La foi est, en effet, très proche d'une certaine conception de l'homme. On ne peut pas vivre sa foi dans n'importe quelle conception de l'homme et du monde. Et si nous laissons la civilisation, même simplement profane, se dégrader, la foi n'aura plus lieu parce qu'on ne peut pas parler de Dieu à des êtres humains réduits à la surface d'eux-mêmes. On ne peut parler de Dieu qu'à des êtres qui savent ce qu'est la profondeur du cœur, la profondeur de l'homme, la profondeur des évènements. Sans cela toute prédication est inutile et elle est perdue d'avance. Je crois qu'il s'agit là que de l'un des aspects, au milieu de beaucoup d'autres, d'une lutte grave que nous avons à mener, chacun à notre place, et peut-être, ensemble, en en parlant et en nous encourageant pour que tout ne parte pas ainsi à la dérive de ce néant et de cette vacuité. Que le Seigneur nous instruise intérieurement et nous éclaire sur la responsabilité qui est la nôtre vis-à-vis de la civilisation de notre monde et de la part que nous pouvons y prendre.
AMEN