LA LAMPE, C'EST LA PAROLE DE DIEU

Esd 7, 1+6-10 ; Lc 8, 16-21

(25 septembre 1981)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L'Écriture aux mille reflets (Les Brézeux)

L

 

'évangéliste saint Luc, à la différence des autres auteurs du Nouveau Testament, est un homme cultivé. Sa culture se manifeste de deux manières principales qui sont quelquefois contradictoires. D'une part, c'est un bon écrivain. Sa culture est une culture littéraire et la langue que parle saint Luc est supérieure à l'ensemble de celle du Nouveau Testament. C'est pourquoi il y a dans l'évangile des récits et des paraboles particulièrement beaux au point de vue présentation littéraire. C'était aussi un historien et il est le seul à nous faire part, dès le début de son évangile, du soin avec lequel il a recueilli les témoignages et consulté les sources pour écrire son histoire. Ce qui explique que, par souci d'historien, saint Luc n'ait voulu rien laissé tomber des éléments qu'il avait recueillis, ce qui l'amène de manière, je dirais un peu contradictoire avec son désir littéraire et le plan très ordonné de son évangile, ce qui l'amène, à certains moments à rassembler quelques détails épars et disparates, comme dans le texte que nous venons d'entendre. Il y a quatre ou cinq paroles du Seigneur, dont au premier abord, nous ne voyons pas très bien le lien. De fait, il s'agit de l'un de ces passages où saint Luc a rassemblé ce qui n'avait pas trouvé place dans l'ensemble de la construction de son évangile.

Je pense pourtant que nous pouvons trouver entre les différentes paroles un lien qui leur donne aujourd'hui pour nous une résonance et une signification. Jésus, d'après saint Luc, nous dit que "l'on n'allume pas une lampe pour la cacher, mais au contraire pour la mettre sur le chandelier sur le lampadaire afin que cette lumière soit visible, manifestée pour tous !" Cette parole que nous connaissons bien, je crois qu'il faut l'appliquer d'abord à la Parole de Dieu. Cette lumière qui ne doit pas être mise sous le boisseau mais qui doit être éclatante aux yeux de tous, c'est la révélation de Dieu, c'est cette parole que Dieu nous a dite sur Lui-même et dont nous sommes à la fois les témoins mais aussi ceux qui la transmettent. Nous avons ce devoir de ne pas garder pour nous seuls, de ne pas enfermer sous le boisseau de notre cœur la parole de Dieu, mais de la rendre éclatante, visible, manifeste aux yeux de tous.

Et d'ailleurs Jésus continue : "Rien qui n'est caché ne le restera." Tout ce qui nous semble obscur deviendra manifeste, éclatant, rien des secrets qui ne doivent être connus et venir au grand jour. Nous avons parfois l'impression que cette parole de Dieu ne se manifeste pas de façon positive dans le monde qui continue à aller son chemin comme si Dieu n'avait pas parlé ou presque même comme si Dieu ne s'en souciait pas, mais Jésus nous l'a promis, cette parole, ce mystère de Dieu, ce secret du cœur de Dieu ne restera pas caché, il ne restera pas apparemment obscur. Il se manifestera. Rien qui n'est caché dans le cœur de Dieu ne restera ainsi invisible. Tout sera manifesté.

Et si nous rapprochons cette parole de la première, il est clair que c'est par nous que Dieu veut que cette parole soit manifestée. Aussi bien la parole suivante se rattache, dans la version que nous en donne saint Luc, à ce qui précède. C'est cette parole un peu étrange : "Celui qui a, on lui donnera encore et à celui qui n'a pas, on lui enlèvera même ce qu'il a." Il ne s'agit pas là d'un principe d'économie ou de vie sociale qui serait particulièrement choquant, comme s'il fallait enrichir les riches et appauvrir les pauvres. Saint Luc introduit cette parole étrange par ces mots : "Prenez garde à la manière dont vous écoutez." Il ne s'agit donc pas d'un principe économique, il s'agit de notre manière de nous ouvrir ou de nous fermer à la parole de Dieu. Celui qui a, c'est-à-dire celui qui a prêté l'oreille, écouté la Parole de Dieu, on lui donnera encore. Car dans le domaine des réalités spirituelles il n'y a pas de satiété.

Plus on reçoit, plus on s'ouvre aux réalités spirituelles, plus la faim de ces réalités augmente, et plus se creuse en nous un appel vers une surabondance des réalités spirituelles. Celui qui, au contraire, n'a pas c'est-à-dire celui qui n'a pas écouté, celui qui ne s'est pas laissé investir par la Parole de Dieu, même ce qu'il croit avoir, c'est-à-dire même la sagesse, hélas trop humaine puisqu'elle n'est pas alimentée par la Parole de Dieu, sur laquelle il croit poser sa vie, même cette sagesse lui sera enlevée, car le néant de sa vie uniquement humaine lui sera révélé. C'est donc encore de la Parole de Dieu qu'il est question dans ce précepte du Christ. Il faut que nous sachions ouvrir notre cœur à sa parole de telle sorte que nous soyons avides de plus en plus d'en être envahi pour que cette parole nous investisse de plus en plus profondément et que, ainsi, à travers nous, comme à travers un instrument, elle puisse devenir manifeste et que tout ce qui est caché soit révélé aux yeux du monde. Et alors, nous comprenons à ce moment-là que c'est en écoutant la Parole de Dieu, et en la rendant manifeste par le rayonnement de cette parole dans notre vie, c'est de cette manière-là que nous devenons les frères et la parenté même de Jésus. La parenté avec le Christ, ce n'est pas celle selon la chair, c'est celle selon le mystère de Dieu. C'est tous ceux qui écoutent la révélation que Jésus est venu nous apporter qui sont véritablement, non seulement les disciples de Jésus, non seulement ses amis, mais véritablement ses frères. Et frères de Jésus au sens fort, c'est-à-dire fils de son Père, c'est-à-dire fils de Dieu, parce que précisément remplis par sa Parole, remplis par ce mystère, nous sommes petit à petit transformés en enfants de Dieu, nous sommes divinisés par sa Parole qui nous traverse et qui, à travers nous, illumine le monde.

Vous le voyez, c'est à une écoute attentive, à une passion de la Parole que nous sommes invités aujourd'hui afin que ce mystère de Dieu, qui est le sens ultime de toute chose, dans notre vie et dans le monde, puisse être révélé aux autres pour que nous en vivions et que le monde en vive. Tel est ce que le Christ nous demande aujourd'hui.

 

AMEN