JÉSUS ET LES FEMMES

Esd 7, 1+ 6-10 ; Lc 8, 16-21

(24 septembre 1981)

Homélie du Frère Michel MORIN

Jeune femme du Sinaï

O

 

n pourrait se demander, frères et sœurs, quel pourrait bien être l'intérêt de cet évangile. Qu'est-ce que Jésus veut nous dire à travers ces quelques phrases rapportées par saint Luc. Je pense que si Luc a noté ces quelques noms de femmes dans son évangile, c'est bien parce qu'il y avait une raison. Essayons de la découvrir ensemble. Je voudrais surtout, et c'est normal, m'adresser aux femmes qui sont là, aujourd'hui dans l'Église, puisque c'est d'elles qu'il s'agit essentiellement. Souvent on a dit, et l'on dit encore, que Jésus a surtout confié le royaume à des hommes, à des apôtres et qu'Il a laissé de côté les femmes. On a même dit qu'il y avait probablement en Lui quelque chose de misogyne. Ce sont des propos plus psychologiques que spirituels ou évangéliques.

Lorsqu'on lit l'évangile, on s'aperçoit que ces quelques femmes étaient relativement nombreuses et assez différentes les unes des autres. Je vous rappelle simplement quelques noms. Il y a Marie de Magdala qui est bien connue, originaire de Magdala près de Capharnaüm, sur le bord du lac de Tibériade. Il y a aussi Jeanne, femme de Chouza d'un milieu élevé puisque c'était l'intendant du roi Hérode. Et encore cette Suzanne dont parle Luc et dont nous ne savons rien d'autre que son nom. Dans l'évangile de Marc, au chapitre quinze, il est question d'une certaine Salomé. Probablement c'est elle la mère des fils de Zébédée, si l'on en croit l'évangile de Matthieu au chapitre vingt-sept. Dans Marc et Matthieu, on trouve également Marie, mère de Jacques le Mineur, c'est-à-dire le frère du Seigneur, pas celui qui est le frère de Jean, c'est Jacques le Majeur. Il y a également dans l'évangile de saint Jean, Marie, femme de Clopas que l'on trouve au pied de la croix. C'est peut-être l'épouse de Cléophas un des deux disciples d'Emmaüs dans l'évangile de saint Luc.

Elles sont donc à peu près six ou sept ainsi nommées dans les évangiles," qui ont suivi Jésus, depuis ses débuts en Galilée jusqu'au pied de la croix", et même au-delà, puisque nous les retrouvons, au matin de Pâques, portant les parfums pour la sépulture du Christ. L'évangile de Luc nous dit aujourd'hui : "elles assistaient Jésus et les Douze de leurs biens."

Voilà donc une chose : c'est que la présence féminine autour du Christ, et à longueur de journée, était importante. On a souvent de l'évangile une vision peut-être trop officielle, retenant simplement les discours de Jésus, les manifestations publiques, les miracles, les discussions avec les juifs. Mais il ne faut pas oublier que le reste du temps, qui est peut-être le temps le plus important, Jésus avait une vie humaine normale, avec ses disciples, avec ce groupe de femmes. Et c'est ainsi qu'il circulait de la Judée à la Galilée en passant par la Samarie. Ceux qui ont été en Terre Sainte peuvent facilement se représenter la vie quotidienne de ce petit groupe.

Cela dit, il faut maintenant aller un peu plus loin, pour savoir ce qu'aujourd'hui l'Église pense et ce qu'elle a à vivre, spécialement avec ces femmes qui continuent d'assister de leurs biens le Christ, à travers ses apôtres, à travers les ministres qu'Il a envoyé annoncer l'évangile. Je voudrais pour cela, parce que c'est bien mieux fait que je ne pourrais le faire, vous lire trois passages d'un petit livre, extrêmement suggestif qui s'intitule "Mystère et ministère de la femme" et qui est d'un prêtre que vous connaissez, car il vient de temps en temps nous visiter, c'est le Père Louis Bouyer. Si jamais vous tombez sur ce livre, ou si la question vous intéresse, je vous suggère de le lire. Vous verrez qu'il est extrêmement intéressant, même si parfois le ton est un peu polémique.

Voici ces trois passages :

"Le ministère des apôtres et de leurs successeurs est un ministère de représentation. Envoyés de la Parole, ils en portent dans leur prédication l'actualité permanente. Dans la célébration sacramentelle, ils en prolongent la réalité immédiate jusqu'à nous. Et de ce fait, quoique simplement des agneaux dans le troupeau du Pasteur éternel, ils en exercent, en son Nom, la fonction pastorale qui reste toute sienne."

"Le ministère ou plutôt les ministères de la femme sont essentiellement des ministères d'intercession, au sens le plus large et le plus profond. C'est-à-dire que c'est à elles qu'il appartient de nous entraîner dans la réception du don de Dieu, par la contemplation aimante du mystère que leur dispensent, comme à nous, les apôtres et leurs successeurs, et tout autant dans son assimilation par la foi vive s'exerçant dans la charité."

"Redisons-le, en effet, ce n'est pas un hasard si ce sont les femmes et non les hommes, pas même les apôtres, qui sont restées au pied de la croix de Jésus quand Il est mort. Et les femmes encore, qui ont été les premières à croire, et dont la foi a provoqué, dont la foi a enfanté celle des apôtres eux-mêmes, à commencer par celle de Jean, le disciple bien-aimé jusqu'à celle de Pierre, le Prince des apôtres. Que de sens prend, en effet, ce fait ! Que les apôtres auront beau être les seuls témoins officiels et publics de la Résurrection, ce seront les femmes, encore, qui auront été les premières à y croire. Si bien que ce qu'ils devront eux-mêmes finir par prêcher au monde entier, c'est ce qui leur avait fait d'abord l'impression de racontars de femmes affolées. Mais ils ne commenceront pas leur tâche d'ambassadeurs, de dispensateurs des mystères de Dieu, sans avoir reçu l'Esprit Saint. Et c'est groupés autour de Marie et de ces quelques femmes qu'ils en attendront et en recevront la puissance, comme c'est auprès de celle qui, dès le début, avait retenu et repassé dans son cœur toutes ces choses, que les Évangélistes en fixeront ce que nous pouvons appeler la version définitive."

Que ces quelques réflexions sur cet évangile, peut-être banal qui semble ne rien nous dire, puissent nous aider tous ensemble, hommes et femmes dans l'Église, à trouver vraiment notre place, non pas d'abord pour savoir ce qu'il faut faire, non pas d'abord pour chercher à savoir, à faire ce que font les autres. On dit parfois que c'est dommage que les femmes ne prêchent pas et l'on se demande s'il ne faut pas les ordonner prêtres. Ce serait non seulement une atteinte à l'évangile mais au mystère même de la femme. Dans l'Église, le groupe des femmes est chargé d'aider, d'être ce milieu où va se féconder le don de l'évangile transmis officiellement, publiquement par les ministres que le Christ s'est choisi.

Prions donc, tous ensemble, pour que chacun, avec ce que nous sommes, avec notre mystère humain, nous puissions répondre totalement et simplement à l'appel de Dieu sur lui, pour cette mission de l'Église, pour que cette fécondité de l'évangile soit encore transmise à tout homme.

 

AMEN