DU BON USAGE DES RICHESSES

Dn 9, 3-7 + 17-19 ; Mc 10, 23-31

(17 juin 2010)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

Entre deux barreaux, oui, mais à travers le chas d'une aiguille ?

 

F

rères et sœurs, en écoutant l'évangile avec vous, je me disais que si on prend chaque poil d'un chameau, avec un peu de chance, on devrait réussir à les faire passer les uns après les autres dans le chas d'une aiguille, encore faut-il que le chas soit assez large parce que les poils de chameau, c'est assez conséquent !

Bref ! c'est un évangile qui est difficile pace qu'ambigu parce qu'il serait trop facile de conclure que Dieu déteste et méprise les richesses et qu'il n'y a que les pauvres et les malheureux qui ont du prix aux yeux de Dieu. Evidemment, la perversion ultime serait d'adopter à chaque instant de notre vie la posture du pauvre, du plaintif, de celui qui n'a rien, de celui qui ne sait rien faire, en pensant que comme ça, je corresponds exactement à ce que Dieu attend de moi.

Dans la Bible, les richesses, c'est une bénédiction de Dieu. Je vous renvoie à cette épopée admirable à tous points de vue de l'épopée d'Abraham. Abraham à la fin de sa vie, meurt rassasié de jours, avec des chameaux dont je ne sais pas s'il a essayé de les faire passer à travers le chas d'une aiguille, des ânes, du petit bétail, des femmes, des enfants, des serviteurs … C'est pareil pour Job, et c'est pareil pour Jacob. Et qui se permettrait de dire que Dieu n'était pas à côté d'Abraham et de Jacob ? En fait le problème ne réside pas dans les richesses, mais c'est le rapport que nous avons avec ces richesses. Nous, dans notre société surtout française, nous avons pris l'habitude que ce soit l'État qui subvienne à nos besoins. Mais dans d'autres sociétés, et je pensais plus particulièrement à la société africaine, pour avoir écouté justement une émission très intéressante sur la société africaine, quand vous êtes riches, vous n'êtes pas riche pour vous, mais vous êtes aussi riche pour les autres. Autrement dit, avec votre richesse, vous portez la responsabilité d'aider votre famille, le clan, tous les gens qui viendront frapper à votre porte en vous disant : je suis dans le besoin, est-ce que tu peux m'aider ? Le riche c'est ça encore dans certaines sociétés comme en Afrique, et c'était le cas au temps de Jésus où il n'y avait pas la Sécurité Sociale. Celui qui était béni des richesses, n'était pas béni uniquement pour lui, mais aussi pour ce qu'il allait faire de ses richesses. Il était invité à être aussi prodigue en richesses que Dieu est prodigue en grâce avec chacun d'entre nous.

Mais vous voyez bien le problème, c'est qu'à un moment donné, on peut utiliser nos richesses non pas pour les autres, mais pour soi en ramenant tout à soi. C'est là qu'il y a un enfermement et je voudrais continuer en vous faisant réfléchir en parallèle avec l'évangile de l'homme riche que nous avons écouté hier et l'évangile d'aujourd'hui qui en est sa prolongation. Le jeune homme riche, s'il ne rencontre pas Jésus, c'est parce qu'il vient avec tout ce qu'il a fait pour lui, et non pas pour chercher une relation avec Dieu. Il y a ce verbe qu'on retrouve dans l'évangile d'hier et dans l'évangile d'aujourd'hui et qui fait toute la différence : "Jésus fixa son regard sur lui l'aima". Et l'homme tourne les talons et s'en va.

Et vous avez entendu dans l'évangile il y a un instant : pourquoi Jésus prend-il cette histoire du chameau ? justement pour mettre le doigt sur la problématique : c'est impossible pour l'homme. L'homme certes, peut distribuer les richesses matérielles qu'il a reçues, mais il y a un moment où ces richesses ne peuvent plus rien faire dans la relation avec les autres et dans la relation avec Dieu. C'est là qu'on passe de la possibilité qui nous est donnée de tisser des relations d'amour les uns avec les autres, et en même temps, il y a un moment où ce n'est plus de notre ressort, c'est de la grâce de Dieu. Donc, c'est là que Jésus dit : ce n'est pas possible, le salut ne s'achète pas par les hommes mais ce qui est impossible pour les hommes est possible pour Dieu. Jésus le dit à ses apôtres en fixant son regard, en regardant ses apôtres avec le même regard que celui qu'il avait juste à l'instant précédent vis-à-vis du jeune homme riche. C'est là qu'il y a la différence. La différence n'est pas dans les richesses, la différence est dans cette relation ultime que nous désirons ou ne désirons pas avoir avec Dieu.

Le grand danger de la religion c'est qu'elle soit instrumentalisée pour ce qu'on appelle maintenant le développement de soi. Ce qui compte le plus dans la religion, c'est le développement de soi. Ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, je ne dis pas que se développer soi-même n'est pas bien, mais il faut savoir se développer en regard du corps de l'Église et pas uniquement se développer soi-même, c'est-à-dire attirer toutes les choses, attirer toutes les richesses pour soi-même et pour son propre développement. En quelque sorte, nous ne sommes qu'une gare de triage, un lieu de passage où à la fois nous recevons, et en même temps, nous sommes appelés à donner. C'est cela que le jeune homme riche n'a pas su faire. C'est ce à quoi le Christ invite ses apôtres et c'est ce à quoi il nous invite encore aujourd'hui.

Frères et sœurs, évitons d'être dans la posture de celui qui pense qu'il n'a jamais de richesse, car c'est faux. Nous avons toujours des richesses. Mais quand nous avons ces richesses, il faut éviter de s'y arrêter et il faut savoir les faire fructifier non pas pour soi mais pour les autres.

 

 

AMEN