TOUTE-PUISSANCE ET DISTANCE

Os 12, 3 et 13, 3-7 ; Mc 6, 45-56

(22 mai 2008)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

U

n mot domine les deux péricopes que nous avons entendues : Jésus marche sur les eaux et les miracles à Génésareth, c'est la toute-puissance de Dieu. Cela me fait penser à une petite fille de cinq ans, hier, qui à la journée de la catéchèse m'a posé deux questions. Elle m'a dit : pourquoi quand je demande quelque chose de raisonnable, je ne demande pas de Game-boy ou de poupée, quand je demande à Jésus de ne plus me fâcher, pourquoi ça ne marche pas ? Elle avait raison, c'est quand même quelque chose de très raisonnable. Si Jésus refuse de nous offrir des Game-boy, on pourrait quand même être d'accord sur le fait qu'il pourrait au moins nous offrir la grâce de ne plus nous disputer ! Et elle me pose une deuxième question : elle est allée à Lourdes avec la paroisse de Trets, et elle me dit : les miracles, ce n'est pas possible; et puis, pourquoi y aurait-il des miracles pour certaines personnes et pas pour d'autres ?

Je crois que c'est quand même ce qui domine, que l'on ait cinq ans, que l'on ait de sept à soixante-dix-sept ans, ce sont des questions qui nous dominent. C'est la question que aurions au creux de notre cœur en entendant ces deux péricopes où nous avons le sentiment d'une espèce de toute-puissance de Dieu, puisqu'il va jusqu'à contre -courant des lois naturelles, et nous sommes partagés dans notre désir de vouloir nous aussi nous élever pour aller à contre-courant de toutes ces lois naturelles, et en même temps, le fait que non seulement on ne peut pas, mais que Jésus guérit des malades à Génésareth il y a deux mille ans, et nos familles et les hôpitaux sont remplis de malades et où est le Christ ?

En écoutant ces deux péricopes, et surtout en regardant le rapport entre Jésus et les personnes, mon esprit a glissé de ce mot "toute-puissance", à un autre mot qui est la distance entre Dieu et l'homme. Dans les deux cas, il s'agit de miracle, et dans les deux cas, les hommes ne réagissent pas de la même manière. Dans le premier cas, Jésus reste à distance des apôtres, il les voit en train de ramer dans tous les sens du terme, à contre-courant, il est là sur la terre, il n'est pas indifférent aux apôtres, mais il est là avec une certaine distance. De lui-même, il va à la rencontre des apôtres qui ne sont pas préparés à rencontrer le Christ comme cela, et ils ont peur.

En fait cela nous fait réfléchir sur cette question : nous désirons tous voir Dieu, mais si Dieu exauçait cette demande, je pense qu'on serait comme les apôtres, on serait pétrifié de peur et de frayeur vis-à-vis de la majesté de Dieu qui avancerait comme ça devant nous exactement comme Jésus qui avance sur les eaux pour rejoindre les apôtres.

Dans la deuxième péricope, le miracle fonctionne différemment. Cette fois-ci c'est par ouï-dire que les gens entendant dire que Jésus fait des miracles, apportent les malades à Jésus. Dans ce deuxième cas, ce n'est pas Dieu qui vient à la rencontre de l'homme, comme si Jésus avait tiré la leçon de la première péricope, mais il laisse les hommes venir à lui. Ce n'est pas uniquement un effet littéraire, c'est une grande différence. En laissant les hommes venir à lui, il laisse aux hommes le temps, la disponibilité de faire par eux-mêmes un bout de chemin pour rencontrer Dieu. Ce que je veux dire c'est que dans la rencontre entre Dieu et l'homme il y a à la fois Dieu, et à la fois les hommes. Quand Jésus monte dans la barque, l'évangile nous dit : "Ils étaient au comble de la stupeur, car ils n'avaient pas compris le miracle des pains mais leur esprit était bouché". L'évangéliste fait référence à l'histoire de la multiplication des pains qui a eu lieu juste avant, dans laquelle Jésus dit aux apôtres : débrouillez-vous, trouvez vous-mêmes à manger pour les gens. En d'autres termes, vous êtes capables de nourrir ces personnes. Les apôtres disent qu'il n'y arriveront pas comme nous. Jésus alors insiste : qu'est-ce que vous avez à m'offrir pour que moi je puisse multiplier les pains, et là il y a cinq pains et deux poissons.

Ce que les apôtres n'ont pas retenu de la leçon de la multiplication des pains, c'est qu'avant tout, Dieu dit : pour faire des miracles, encore faut-il que vous me donniez quelque chose, que vous alliez à ma rencontre. C'est la raison pour laquelle les apôtres sont effrayés dans la barque, Jésus arrive sans prévenir. Mais dans la deuxième péricope, Jésus laisse le temps aux hommes de s'approcher de lui pour s'accoutumer à sa puissance et à sa divinité.

Frères et sœurs, ce qui est très beau dans ces deux passages d'évangile, c'est cette invitation au voyage qu'il nous donne de vivre, de passer de cette question de toute-puissance qui peut même boucher notre esprit au point que nous ne voyons plus rien, et réfléchir à cette autre question, notre rapport entre Dieu et l'homme, la distance, c'est-à-dire, à la fois comment Dieu veut venir à notre rencontre, mis en même temps, nous laisser venir et surtout désirer le rencontrer. C'est la pointe de ce problème, quand je désire véritablement rencontrer Dieu, il y a beaucoup moins de peur de ma part vis-à-vis de la présence de Dieu.

 

 

AMEN