LA FORCE DE LA PRIÈRE COMMUNAUTAIRE

2 R 6, 24-7, 2 ; Mc 9, 14-29

(19 février 2007)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

F

rères et sœurs, les deux textes que nous avons entendus dans la liturgie d'aujourd'hui accentuent la détresse de l'humanité vis-à-vis de telles situations, événements politiques ou maladies, et j'ai envie de dire que ces deux textes se répondent à un certain point de vue. De part et d'autre nous avons des parents, et dans la souffrance : deux mères réduites à manger leurs enfants, une qui accepte de tuer son enfant, et l'autre qui l'avait promis et qui ne le fait pas. Et puis, dans l'évangile, ce père qui souffre de son fils atteint d'une maladie. Dans les deux cas, il y a aussi l'homme incapable de guérir ou de sauver. Le roi d'Israël à qui a été confié Israël incapable de sauver son peuple face au roi d'Aram, et de l'autre côté, toujours ces disciples, engeance incrédule, incapables de guérir le malade. Et enfin, je ne dévoile pas la suite du deuxième livre des rois que nous entendrons demain, en tout cas, dans l'un et l'autre de ces textes, l'intervention de Dieu.

J'aurais voulu attirer votre attention sur l'évangile plutôt aujourd'hui. La première lecture que nous pouvons en faire pourrait nous amener plus facilement à conclure : l'homme ne peut rien, l'homme n'est rien et c'est Dieu qui fait tout. Donc, attendons gentiment que Dieu un jour se décide à sauver l'humanité, à nous sortir de notre souffrance, de notre mort, de notre malheur, etc …

Regardons un instant l'enchaînement du récit évangélique. En fait, vous avez remarqué que les apôtres ont été invités à expulser ce démon et ils n'ont pas pu le faire. Jésus arrive et que fait-il ? Il va parler avec le père. Il va prendre le temps pour que ce père puisse exprimer sa souffrance, ses difficultés, son incompréhension. A un moment donné, il y a ce cri du cœur : "Si tu peux quelque chose, viens à notre aide, pitié pour nous". C'est le père qui parle. Et Jésus dit : "si tu peux ? tout est possible à celui qui croit". Aussitôt le père de l'enfant de s'écrier : "Je crois". Et tout à la fin du texte, vous avez entendu les apôtres demander à Jésus : "mais pourquoi est-ce que toi tu as réussi à expulser ce démon, et que nous, nous n'avons pas réussi ?" Et Jésus répond : "Cette espèce-là ne peut sortir que par la prière". Mais la prière de qui ? Nous aurions envie de dire tout de suite : par la prière de Jésus ! C'est Jésus qui fait tout, c'est lui le plus fort, et nous, on n'a qu'à attendre. Mais mon interprétation qui m'est personnelle, je pense qu'ici il est question de la prière du père. En fait, vous connaissez aussi bien que moi les disciples, je pense que quand ils sont arrivés devant le père, que s'est-il passé ? Le père a dit : mon fils est malade, il est possédé d'un démon, faites-le sortir. Et les disciples étant tout contents d'être auréolés de la puissance que Dieu leur a donné, se sont dit qu'ils allaient réussir comme ça à faire sortir le démon ! Et ça n'a pas marché, parce qu'ils ont oublié quelque chose : ils ont oublié le père. Ils ont oublié que la prière ce n'était pas leur prière à eux, mais que c'était une prière communautaire : pas "ma" prière, mais "notre" prière ensemble.

Ce que Jésus fait, il n'arrive pas comme ses apôtres en disant, je vais tout arranger, mon bon monsieur, que voulez-vous ? Votre enfant est malade, je sors son démon. Non. Il laisse parler le père jusqu'à que sa parole devienne une prière, une prière dé désir. Là aussi, nous savons très bien dans notre prière, comment très souvent, notre prière est habitée par le verbe "régir". On demande à Dieu telle ou telle chose, très précise et très cadrée, comme on parle à un serviteur, maintenant, tu vas faire ça parce que j'en ai besoin. Le Christ le fait passer d'une prière de demande à une prière beaucoup plus large qui est le désir en général, et qui dit : ce que je demande c'est la guérison de mon fils, mais au-delà de cela, ce que je veux, c'est la foi, et c'est cela qui est important.

C'est exactement ce qui se passe dans la prière de Salomon, mais quand Dieu demande à Salomon : Que veux-tu ? Salomon répond : je ne demande pas la richesse, le pouvoir ou tout autre chose, ce que je te demande, c'est la sagesse. Pourquoi ? Parce que tout le reste découlera de la sagesse. En quelque sorte, ce que Jésus fait découvrir à ce père, c'est que tout découlera de sa foi. La foi est aussi issue d'une prière communautaire. Ce n'est pas le Christ tout seul qui sauve cet enfant, c'est le Christ avec l'humanité, avec ce père.

Alors, frères et sœurs, sans anticiper le temps du carême, cela arrive très vite et cela vaut pour toute l'année liturgique, je crois que ce récit nous rappelle que nous n'avons pas notre petite prière à nous tout seul. Notre prière est prise dans ce grand filet de la prière de l'humanité, le filet de la prière de notre communauté. C'est la première chose. La deuxième chose, c'est que nous ne pouvons pas passer notre temps à croire que c'est Dieu qui fait tout et que nous, nous n'avons rien à faire. Nous avons notre place dans l'économie du Salut et notre prière, aussi faible aussi petite soit-elle, même si elle ne se fait pas voir au jour de la société et du journal télévisé de vingt heures, elle participe au salut de l'humanité. C'est ce que fait ce père quand il passe de cette première injonction : guéris mon fils, à ce cri : donne-moi la foi que je désire.

Frères et sœurs, que nous puissions prier les uns pour les autres, pour que nous puissions à notre mesure édifier et construire cette Eglise que le Seigneur nous a donnée.

 

 

AMEN