UNE PARABOLE PROVOCANTE

Gn 45, 1-9+14-15 ; Mc 4, 26-34

(4 février 2006)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Q

ue signifie parler en parabole ? L’évangile nous donne quelques petites indications pour nous aider à définir ce terme de "parabole". La parabole, c’est une sorte d’image, qui dit "comme quelque chose", le Royaume de Dieu, c’est "comme", et une des premières manières de caractériser la parabole serait de dire que c’est un moyen que l’on utilise pour expliquer ce qui est difficilement explicable. Le Royaume de Dieu ne pouvant s’expliquer, Jésus utilise des images très simples pour essayer de nous faire percevoir un aspect du mystère du Royaume de Dieu.

Il y a une autre manière de définir la parabole, c’est un moyen allégorique, vous avez différents personnages et le but de la manœuvre, c’est de remplacer une série de mots par d’autres mots. C’est le cas par exemple dans l’explication de la parabole du semeur. Vous comprenez bien qu’on reste dans l’intellectualisme, j’ai envie de dire, presque dans la gnose, comme si la parabole était d’avoir accès à la vérité à travers tout un jeu de mots qu’on utiliserait à la place d’autres mots. Ceci dit en passant, je trouve amusant que justement Jésus soit obligé d’expliquer à ses disciples le sens des paraboles, nous on pense qu’ils sont avantagés parce que Jésus leur explique, moi je pense que ce n’est pas un avantage, c’est plutôt, excusez-moi, parce qu’ils sont idiots.

Je préfère une troisième définition de la parabole qui se révèle dans sa plénitude à travers l’histoire de Joseph que nous lisons depuis plusieurs jours, et qui commence à aboutir à un certain achèvement, dans l’événement de la réunion de tous les frères. Effectivement, peut-être qu’on n’y pense pas au premier abord, le comportement de Joseph avec ses frères est un comportement de style parabolique. Je m’explique. Quand Jésus raconte des paraboles le but n’est pas de permettre à son auditoire, d’accéder à une gnose, une connaissance à laquelle ceux qui sont plus bas que terre ne peuvent pas prétendre. Ce n’est pas cela. Le but de la parabole pour le Christ, est de provoquer son auditoire. Il raconte une histoire, je prends au hasard, la parabole des vignerons homicides, et ce que vise Jésus à travers cette histoire, c’est provoquer une réaction dans le cœur de ses auditeurs, pour qu’ils réagissent en disant : oui, c’est comme ça, non, ce n’est pas comme ça. La parabole a pour but de nous sortir de ce que nous sommes, de nous provoquer et de nous obliger en fait à prendre position. Dans le cas des paraboles racontées par Jésus, on est dans une prise de position qui reste un peu à l’extérieur, ce sont des histoires qui ne sont pas de l’ordre du vécu.

Ce que je trouve intéressant dans le cycle de Joseph, c’est que nous nous trouvons devant une fratrie qui se ligue au départ contre un des frères, celui qui est préféré du père : Joseph. Donc, la fratrie se ligue et décide d’éliminer le préféré du père. Ils le prennent, lui arrachent sa tunique, ils le vendent, ils amènent la tunique tachée de sang à leur père, etc.… Joseph, exit, il est mort ! Soit en passant, ensuite l’histoire s’intéresse à Joseph, et s’occupe très peu à ce qui va être vécu dans cette fratrie, maintenant que Joseph est expulsé. Il y a quelques petits épisodes assez curieux, Tamar qui pourrait peut-être nous aider, mais je passe, à cause du temps qui m’est imparti. Nous arrivons au moment ultime : Joseph reçoit ses frères qui ne le reconnaissent pas. Le comportement le plus simple qu’aurait pu avoir Joseph, aurait été de dire : ah ! c’est moi, Joseph ! Non. Il y a tout un processus au cours duquel Joseph non seulement ne se fait pas reconnaître, mais en plus, il trouble et provoque ses frères. Il met ses frères dans une situation qui est la suivante : vous vous êtes tous ligués contre moi qui étais innocent, pour me faire passer coupable, j’aimerais savoir comment vous allez agir maintenant avec votre frère Benjamin, le plus jeune, qui lui aussi, est le préféré de Jacob votre père. En fait, Joseph a envie de voir si l’histoire va recommencer. Vous le savez, on est tous hantés par les histoires de famille où les schémas se reproduisent, et même quand on essaie d’éviter de ressembler à son frère aîné, à son père ou à sa mère, rien que par le fait qu’on veuille s’en détacher, on reproduit d’une certaine manière, le modèle familial. Or, Joseph par son comportement, va provoquer ses frères pour voir si ses frères vont reproduire la même attitude avec Benjamin, comme ils l’avaient fait avec lui auparavant. Est-ce que les frères de Joseph vont se liguer contre Benjamin, comme ils s’étaient ligués conte Joseph dans les années précédentes ? Les frères pourraient le faire, puisque dans l’histoire, la coupe se retrouve dans le sac de Benjamin, le faisant passer pour un voleur. Donc, si les frères de Joseph abandonnent le frère préféré du père, ils n’ont rien à se reprocher, puisqu’il est un voleur. Mais ce qui est remarquable, c’est que les frères vont réagir d’une manière très différente, et surtout Juda. Ils vont passer du refus du frère préféré, et ils vont accepter de se sacrifier pour le coupable. Nous, nous savons que Benjamin n’est pas coupable, mais ses frères sont persuadés qu’il est coupable de vol. Au début, la fratrie s’est liguée contre un innocent, Joseph, et mis dans cette situation provoquée par Joseph, la fratrie est en train de se recomposer, elle prête même à aider et à se substituer à ce coupable qui est Benjamin. Je trouve que c’est très beau, car je crois que c’est d’abord ce qui fait que la fratrie va se retrouver en vérité, car les frères vont se dire : coupable ou pas coupable, nous sommes liés par le même sang, par la même histoire, et nous ne pouvons pas abandonner notre frère.

Dans notre vie de chrétien, dans notre vie de communauté, de fraternité, de famille, c’est une grande leçon. Quoique nous ayons fait auparavant, même si nous avons trahi notre famille, nos frères, nos sœurs, comme les frères de Joseph l’ont fait à son égard, quelques années auparavant, ce n’est pas parce qu’on l’a fait, qu’on reproduira les mêmes erreurs. Il n’y a pas de "mektoub", il n’y a pas  "d’inch Allah", il n’y a rien. Le drame familial, la tragédie, ce n’est pas écrit. C’est cela la véritable parabole, c’est une mise en situation d’une fiction. Mais ici, ce n’est pas une fiction, c’est la réalité, et Joseph, grâce à ce subterfuge va réussir à faire en sorte que ses frères reforment une véritable fratrie non pas pour tuer quelqu’un mais pour protéger quelqu’un. Je crois que cette substitution, le fait que Juda est prêt à ses sacrifier pour sauver le frère préféré du père, montre bien qu’ils ont réussi à passer au-delà en faisant fi du fiat que Benjamin soit le préféré, car ce qui est le plus important, c’est de nous soutenir les uns les autres et d’être prêts à nous sacrifier les uns pour les autres.

Là, nous voyons déjà comme en filigrane la figure du Christ, de celui qui, comme le dit saint Paul, donner sa vie pour quelqu’un qui est parfait, ce n’est pas très facile, mais mourir pour quelqu’un qui est pécheur, qui le ferait ? Or, c’est ce que vont faire les frères de Joseph, ils vont être prêts à mourir, à donner leur vie, pour sauver leur jeune frère qui semble coupable.

Frères et sœurs, que cette histoire de Joseph soit pour nous l’occasion de méditer sur notre propre vie, sur notre vie familiale et fraternelle, et que cela soit pour nous source d’espérance, que nous sachions avec nos frères et nos sœurs être prêts à donner notre vie malgré tout ce qui peut nous séparer.

 

AMEN