L'INSERTION DU MIRACLE DANS LES LOIS NATURELLES

2 S 19, 32-40 ; Mc 8, 22-26

(15 février 2003)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

E

trange miracle que celui qui nous est raconté aujourd'hui. Jésus s'y reprend à plusieurs fois pour guérir cet aveugle, comme si dans un premier temps Il n'avait pas réussi cette guérison, comme s'il lui fallait pour parvenir à réaliser son mi­racle.

Je pense que ce récit a un certain intérêt pour nous. Nous avons tendance effectivement à considérer les œuvres de Jésus, ses œuvres de guérison, tous ses miracles qui parsèment l'évangile, comme des évène­ments merveilleux, comme quelque chose dont la première caractéristique est de sortir de l'ordinaire, et de nier en quelque sorte, les règnes habituelles de la nature. Or, Jésus ici semble guérir cet aveugle en lut­tant pas à pas, pied à pied, conte l'infirmité, contre les causes naturelles qui ont privé cet aveugle de la vue. C'est dire que le miracle ne s'impose pas à nous comme une œuvre admirable et qui sort de l'ordinaire, mais une insertion de l'œuvre de Dieu à l'intérieur même des processus naturels, comme si Dieu épousait les causes qui ont rendu cet aveugle privé de la vue, et comme s'il les manœuvrait de l'intérieur, non pas en s'imposant d'une manière arbitraire et en faisant vio­lence aux lois de la nature, mais comme s'Il les péné­trait de son action.

Cela me rappelle une réflexion très profonde de saint Augustin à propres de ces miracles. Il nous dit que si nous y voyions bien, nous nous rendrions compte que le miracle que le grain jeté dans la terre germe, et après s'être dissout dans la terre, produit une vie nouvelle, une plante nouvelle, ce miracle-là, en réalité est bien plus grand que celui de la multiplica­tion des pains. Car si Dieu peut à partir de ce qui ap­paremment est dissolution de la vie, est mort, créer une vie nouvelle, à combien plus forte raison peut-il à partir d'un petit nombre de pains, en produire davan­tage. Saint Augustin dit encore que ces miracles de la nature, de la création même par laquelle Dieu donne la vie, et la fait se déployer et se renouveler de façon admirable et merveilleuse, ces miracles-là sont bien plus grands que ceux qui nous frappent dans l'évan­gile. Seulement, nous y sommes tellement habitués que nous ne les discernons plus, et d'une certaine ma­nière, par miséricorde, Dieu, de temps en temps fait une œuvre anormale qui rompt les habitudes, et ouvrir nos yeux et nous permettre d'y voir plus clair, et de discerner peut-être les miracles essentiels, les mira­cles les plus profonds, ceux qui font partie de la na­ture des choses, parce quelle sort des mains de Dieu.

Il me semble que nous avons en effet, un petit peu tort, d'opposer les miracles à l'ordre naturel des choses, comme si Dieu se permettait des écarts, des excès, de modifier le cours des choses. Certes, c'est bien ainsi que nous apparaissent les miracles, mais il faut être attentif davantage encore à l'insertion de ces œuvres de Dieu dans la nature même des choses qui elles aussi, et d'une manière primordiale et prioritaire, vient de l'œuvre de Dieu, vient des mains créatrices de Dieu.

Ne nous étonnons pas que Dieu, que Jésus, s'insère dans les lois de la nature plutôt que de les violenter, car ces lois de la nature sont l'œuvre de Dieu, et c'est par elles déjà, d'abord, que Dieu mani­feste sa grandeur et son action, et il est donc tout natu­rel et tout normal que les actions exceptionnelles de Dieu s'insèrent elles aussi dans ce déroulement des causes naturelles.

Remarquons aussi en terminant, que la der­nière injonction de Jésus à l'aveugle guéri : "N'entre même pas dans le village", parce qu'Il ne veut pas de publicité à cette guérison, va dans le même sens. Jé­sus ne cherche pas à faire des œuvres étonnantes, éclatantes, qui s'imposeraient aux hommes, ce qu'Il cherche, c'est une foi plus intérieure qui ne soit pas simplement un émerveillement béat devant je ne sais quel prodige. Souvenons-nous que c'est Satan qui avait proposé à Jésus au désert de se jeter du haut du temple pour que, soutenu par les mains des anges, Il ne se fasse aucun mal en tombant de pinacle du temps, c'était une tentation que Jésus a refusé.

 

AMEN