QU'AS-TU FAIT DE TA VIGNE ?
Mi 2, 1-2+7-9+10 b ; Mc 12 , 35-44
(2 juillet 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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rères et sœurs, nous connaissons tous, et cette parabole, et surtout l'interprétation la plus classique, la plus apparente, c'est le fait que Jésus dit à ceux qui l'entendaient ce jour-là, sans doute des docteurs et des pharisiens de Jérusalem, des maîtres et des savants en matière de Loi : vous ne vous rendez pas compte, mais vous êtes la vigne d'Israël, et en réalité vous ne voulez pas que les fruits de ce qui appartient à Dieu lui soient rendus. Vous préférez vous approprier la grâce de l'élection, vous préférerez jouer cavalier seul, et bien la vigne va vous être retirée, l'élection va vous être enlevée, elle va être ouverte à d'autres, aux païens dont nous sommes.
C'est pourquoi cette parabole a un rôle si décisif dans l'évolution et dans la tournure que va prendre petit à petit la première mission chrétienne, au fur et à mesure qu'on rencontre de la résistance dans les synagogues et dans les communautés juives répandues dans tout l'empire romain, c'est ce fait de se tourner vers les païens qui va devenir comme la solution, je n'ose pas dire de rechange, mais qui fait qu'effectivement, l'évangile, la promesse et l'Alliance vont être ouverts à un plus grand nombre, celui de tous les hommes de bonne volonté, celui des païens.
J'aimerais simplement en faire une petite application, tout à fait en-dehors du contexte historique de la parabole, mais pour nous aujourd'hui. Au fond, si on y réfléchit bien, chacun d'entre nous est la vigne. Chacun d'entre nous a été, par la création de Dieu, l'objet de prédilection, l'objet d'élection, l'objet d'une tendresse spéciale de Dieu. Chacun d'entre nous peut et doit se considérer comme étant le bénéficiaire d'une alliance que Dieu a voulu avec chacun d'entre-nous. Même pour nous, chrétiens, cette alliance a pris le poids infini par le sacrement du baptême, une alliance avec et dans la mort et la Résurrection du Christ, de telle sorte qu'aujourd'hui, nous sommes à un double titre la vigne du Seigneur : au titre de l'acte créateur de Dieu qui nous a constitués comme lieu de production du fruit, et deuxièmement, comme lieu de la présence du Fils qui nous est sans cesse envoyé à travers notre vie chrétienne, à travers les sacrements, à travers toutes les grâces que nous recevons. Et pourtant, il faut bien reconnaître que se joue en nous cette espèce de tragédie permanente de rejeter les envoyés du Seigneur. C'est vrai que dans certains cas, c'est plus manifeste, mais au fond, nous sommes toujours les uns et les autres, pour notre propre compte, ces mauvais vignerons. Nous sommes toujours pour notre propre compte ceux qui se disent : je suis assez grand pour cultiver ma vigne tout seul, pour gérer, pour faire la comptabilité, pour en tirer les fruits, et pour finalement opérer les opérations de marketing qui me seront vraiment utiles.
Autrement dit, c'est vrai que la parabole a d'abord une visée historique, concrète, précise : le peuple juif. Mais c'est vrai qu'aujourd'hui, elle a une visée spirituelle, concrète, encore plus précise : chacun d'entre nous est toujours tenté de gérer la vigne comme il l'entend, la gérer comme notre propriété, alors qu'elle est un don de Dieu. La gérer en évitant toutes les intrusions étrangères alors que le fruit de la vigne est fait pour être partagé, pour être vécu en communion. La gérer comme un lieu de mort, alors que si nous restons en communion avec Dieu et ses envoyés, elle devrait être un lieu de vie. La gérer comme un lieu dans lequel notre propre égoïsme finalement l'emporte sur tout.
Je crois que c'est pour cela que cette parabole des vignerons homicides, il n'y a pas besoin d'aller très loin pour voir dans notre propre itinéraire à quel point nous avons su, voulu, essayé de détourner ou de passer à côté d'une proposition de grâce, d'un appel lancé par un frère, de l'appel lancé par le Christ, et au contraire de préférer nous resserrer et nous enfermer sur nous-mêmes pour ne pas avoir à répondre à cet appel.
Qu'en relisant aujourd'hui cette parabole, ce soit l'occasion d'abord pour nous de retracer un peu cette histoire personnelle et individuelle, de notre propre vie, de ces fruits que nous refusons de donner, ou de ces fruits dont nous voulons la jouissance pour nous seuls, ou de ces fruits que nous préférons gâcher et dénaturer plutôt que de les donner aux autres. Que ce soit aussi l'occasion pour nous de reconnaître quelle est notre vraie vocation. C'est pour nous une grâce et un honneur d'être la vigne de Dieu. Beaucoup, à certains moments vivent le mystère de leur propre vie, de leur propre élection, et chacun de nous est tenté par cela, comme une sorte de poids, de boulet à traîner, alors qu'en réalité, c'est cette proposition que Dieu nous fait : veux-tu porter du fruit pour moi ?
Je terminerai par là, en hébreu comme en arabe, la vigne se dit Kérem, ce qui veut dire : la généreuse. Je crois que quand le Christ a choisi la métaphore de la vigne, Il l'a choisi précisément parce que c'était considéré comme le fruit, la plante la plus généreuse. Il suffit de la planter même sur un terrain complètement caillouteux, elle finit par donner des raisins, c'est la générosité à tout prix. Il faudrait que chacun d'entre nous soit une vigne dans ce sens-là, que nous soyons des témoins de cette générosité de Dieu à tout prix, non pas de récupérer dans cesse pour nous les fruits de la générosité de Dieu, mais de savoir les partager là où nous sommes, dans les circonstances où nous nous trouvons, avec la simplicité de cœur et la générosité que Dieu nous a donné.
AMEN