L'HOMME EST UN ETRE DE COMMUNICATION

Jl 2, 15-17 ; Mc 10, 1-12

(15 juin 2002)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

F

rères et sœurs, cette page d'évangile qui fonde l'indissolubilité du mariage est très connue. Je voudrais en retenir la phrase centrale : "Ce que Dieu a uni, que l'homme ne le sépare pas". C'est le principe sur lequel est fondée cette indissolubilité du mariage dont Jésus parle, contre les insinuations des pharisiens. Mais je pense que cette phrase a une por­tée plus vaste encore : Dieu est Celui qui unit, et le péché de l'homme quel qu'il soit, dans quelque do­maine que ce soit, consiste à diviser, à séparer. Que ce soit dans les relations conjugales, que ce soit dans les relations humaines, que ce soit même dans la gestion intérieure, intime de notre propre vie, la signature du diable, c'est la division, la séparation. Dieu a créé l'univers, et au cœur de l'univers, Il a créé l'homme, Il l'a créé homme et femme, Il a créé l'homme pour être un être de relation. Dieu a créé toutes choses pour les ramener à l'unité, c'est-à-dire non pas à l'uniformité, il ne s'agit pas de devenir des pions à l'intérieur d'une masse informe. L'unité telle que Dieu l'entend et nous la propose, ce n'est pas le nivellement, mais c'est au contraire la pleine maturation des différences, c'est au contraire le fait que chacun aille jusqu'au bout de lui-même, de ce qu'il est, de ce qui lui appartient en pro­pre, mais que cette différence, cette particularité, cette personnalité de chacun ne soit pas vécue comme une menace, comme une exclusion, comme une diver­gence ou une séparation, mais qu'elle soit vécue au contraire comme une communion. L'unité telle que Dieu l'entend, est une unité de communion, c'est-à-dire de partages, d'échanges, c'est-à-dire d'arriver, d'advenir à cette vérité profonde que nous ne sommes pleinement nous-mêmes que par l'autre. C'est dans l'échange avec l'autre, dans la découverte de ce que l'autre a de différent, ce qui lui appartient en propre, c'est dans la découverte de l'autre comme autre que se fait la lumière sur nous-mêmes. Non pas parce que nous nous enrichirions de ce que l'autre nous apporte, non pas parce qu'il y aurait complémentarité, non parce que nous trouverions chez l'autre ce qui nous manque, mais plus radicalement, parce que la décou­verte de cette nouveauté unique dans l'autre est l'épa­nouissement le plus profond de ce que nous sommes nous-mêmes. Nous ne devenons nous-mêmes que par la relation avec l'autre dans ce qu'il a d'unique, de propre. Et ceci est le fondement du mariage, de la vie conjugale, de la famille, mais c'est aussi le fondement de toutes les relations humaines, de toutes les rela­tions d'amitié, de toutes les relations sociales, de toute la vie de communauté, qu'il s'agisse de celle d'une communauté particulière comme celle d'une paroisse que nous vivons ici, ou bien qu'il s'agisse de commu­nautés plus larges comme une nations. C'est non seu­lement l'acceptation, mais le goût de la découverte de la différence dans ce qu'elle a d'unique, d'absolu, qui enrichit notre être propre, qui nous fait dépasser nos propres limites, qui nous fait nous projeter hors de nous-mêmes à la découverte de l'autre, à la décou­verte de cet univers qui s'ouvre devant nous, et qui est tellement plus vaste, plus merveilleux, plus inattendu et profond que ce que nous imaginons au premier abord. L'être humain est un être inachevé, mais cet inachèvement est source d'une richesse infinie, car nous nous ouvrons ainsi à toute nouveauté, à toute aventure, à toute découverte, avancée. Dieu nous a créés à la fois unique et en communion les uns avec les autres pour que ne cesse de jaillir au fond de nous-mêmes, cette découverte de l'autre. Ainsi, le plus pro­fond de notre vie, nous l'avons connu par ces relations profondes que nous avons vécu. C'est pourquoi nous sommes si proches de ceux qui apparemment nous ont quitté, mais qui pourtant restent infiniment pré­sents à notre vie, parce qu'ils nous ont apporté le meilleur d'eux-mêmes et le meilleur de nous-mêmes. Nous sommes devenus plus pleinement vivants, plus pleinement aimants et heureux par cette relation avec l'autre, cette découverte de l'autre dans son unicité et dans sa différence.

Frères et sœurs, ne nous replions pas sur une conception un peu frileuse de notre vie, ou de groupes dans lesquels nous choisirions des gens qui nous res­sembleraient et qui n'apporteraient pas d'histoires. Ne nous replions pas sur nous-mêmes, soyons accueil­lants à l'ouverture du cœur, soyons prêts à avancer toujours plus au large, comme le Christ nous y invite. C'est dans ce déploiement de nous-mêmes, dans cette ouverture de notre cœur, dans cet agrandissement de notre vie que se prépare en nous le Royaume de Dieu. Que le souvenir de ceux qui nous précèdent auprès de Dieu et qui nous ont tellement apporté, qui nous ont façonné dans le meilleur de nous-mêmes, que ce sou­venir soit pour nous une bénédiction, une joie vraie, la joie d'avoir vécu si profondément, d'avoir partagé si intensément, d'avoir donné et reçu.

 

 

AMEN