A L'ÉCART ...

Ph 1, 12-19 ; Mc 6, 30-44

(22 mai 2002)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

E

n venant à l'écart comme nous venons à l'église à cette heure de midi, nous nous impo­sons une sorte de distance avec le monde, nous nous imposons une sorte de sortie de ce monde, qui n'est pas une démission, mais qui est une façon de vivre autrement et d'inscrire dans notre vie quelqu'un d'autre, ou quelque chose d'autre, qui ne nous appar­tient pas complètement, qui nous échappe. Comme si nous confessions que le véritable centre de gravité de ce monde n'était pas dans le monde, mais était hors du monde, et plus encore, que le véritable centre de gra­vité de nous-mêmes était aussi hors de ce monde. En imposant ainsi à notre vie une pratique hebdomadaire ou quotidienne d'une sortie, nous laissons respirer notre vie humaine en la laissant traverser par une au­tre vie, celle de Dieu. Et quand je dis que notre vie respire ainsi avec celle de Dieu, c'est que nous intro­duisons ainsi en nous mettant à l'écart, une autre pen­sée, une autre présence, une distance.

C'est ce qui se passe, c'est ce que peut-être entre autres, les cinq mille hommes avaient trouvé comme un repos près de Dieu. Repos qui s'est trans­formé en repas, comme notre propre mise à l'écart, comme un repos que nous prenons au cœur de la journée, se transforme aussi en repas, parce que notre mise à l'écart nous nourrit, nous apporte quelque chose du côté de notre soif et de notre faim, que le monde a pu camoufler, ou que notre engagement dans le monde a pu obturer, nous prenons conscience que nous avons faim et soif d'autre chose. Souvent, d'ail­leurs, nous nous contentons de nourriture trop hu­maine ou trop terrestre, et qu'au fond, notre faim cé­leste, notre soif céleste n'est pas satisfaite. Même, elles peuvent mourir sans bruit.

Vous avez remarqué dans l'évangile à quel point les cinq pains restent cinq pains, et les deux poissons, également. Ce n'est pas que les pains aient été multipliés en soi, il n'est pas question que les pains deviennent davantage de pains, mais ces cinq pains, dans l'évangile en tout cas, suffisent à nourrir cinq mille hommes. L'évangile précise : "Jésus partagea deux poissons", et il ne dit pas deux mille poissons. Ce n'est pas tant les pains et les poissons qui sont multipliés, que le peu que Dieu peut donner, et qu'en apparence Dieu donne, suffit à nourrir une multitude d'hommes. Ce peu que nous prenons ici, ce morceau de pain, cette gorgée de vin, sont apparemment si peu, mais en fait nourriraient non seulement toute notre vie, mais bien davantage que nous. Dieu ne multiplie pas ses bienfaits, Il a tout donné d'un coup, et nous ne pouvons voir que cinq pains et deux poissons. C'est une nourriture infinie, puisqu'elle traite justement de l'infini et de l'éternité.

Ces cinq pains et ces deux poissons suffiront largement à nourrir ces cinq mille hommes, et donc davantage. Dieu ne multiplie pas l'alimentation pour que tout le monde s'y retrouve, mais en donnant ce qu'à travers ce qu'Il trouve dans la poche et dans les sacs des hommes qui sont autour de Lui, cinq pains et deux poissons, passant par la main de Dieu, cette nourriture nouvelle satisfait, étanche, cinq mille hommes, et donc toute l'Église.

Frères et sœurs, Dieu peut sembler parfois parcimonieux dans la manière dont Il se donne, ou nous donne ses bienfaits, mais c'est bien davantage, ces biens qui paraissent si peu, nourriront plus que nous n'osons imaginer, tout notre cœur et tous les cœurs des hommes. C'est avec confiance que nous nous approcherons de l'eucharistie pour cette nourri­ture du salut de tous les hommes.

 

 

AMEN