MOURIR PETIT ENFANT
Jg 5, 24-31 ; Mc 10, 13-16
(16 juin 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN
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ans la vie humaine, terrestre, nous naissons tout petit enfant et en principe nous mourons vieillard, adulte d'abord puis vieillard. C'est la loi de la vie humaine que ce lent et inéluctable vieillissement qui commence, d'ailleurs, au moment même où nous entrons dans cette vie. Et au cours de ce vieillissement, de ce mûrissement, nous aimons devenir des adultes, des hommes responsables afin de gérer notre vie. Traiter un adulte d'enfant ou d'adolescent prolongé est un jugement négatif qui laisse pressentir que, quoique apparemment adulte, telle personne ne l'est pas. Traiter les adultes d'enfants n'est pas très gentil, même quand on les traite de grands enfants.
Dans le Royaume de Dieu c'est la dynamique inverse. Je ne sais pas si vous vous en êtes aperçus ou si vous le savez, mais vous êtes nés spirituellement terriblement vieux terriblement ridés, terriblement abîmés voire squelettique. Nous sommes nés comme cela. Pourquoi ? Parce que nous sommes nés marqués par le péché, nous sommes nés marqués par le mal, par cette maladie non pas du corps mais du cœur, de l'âme qui a entraîné dans l'homme non pas à sa naissance un beau petit visage d'enfant mais le visage de l'homme pécheur, le visage de l'homme abîmé par le péché, le visage de l'homme miné par son mal. C'est ce que nous appelons ce péché originel qui marque les premiers instants intérieurs, spirituels de notre humanité. Nous naissons avec une face de vieillard, de quelqu'un qui est proche de la mort. Et il s'agit justement, tout au long de notre vie, d'épouser une dynamique de rajeunissement. Et au fond notre propos de croyants c'est de mourir petit enfant.
C'est ainsi que ces deux démarches humaines, celle qui va de la fraîcheur de l'enfant dans sa chair jusqu'au visage de l'homme abîmé, travaillé par la vieillesse, ridé par le temps, par les soucis ou par la maladie, et celle qui, à l'intérieur même de cette lente progression vers la déchéance et vers la fin de la vie terrestre, va à l'inverse, de notre être de péché, de notre être de pécheur, vers notre visage d'enfant, tout petit enfant. Et la vie spirituelle, et c'est je crois une des leçons de cet évangile, c'est de vivre, de grandir, de mourir en petit enfant. C'est peut-être d'ailleurs pour cela que la porte du Royaume est étroite c'est-à-dire qu'elle est faite pour les petits enfants, pas pour les grandes personnes. C'est une image, bien sûr, mais on peut développer l'image et la laisser résonner de différentes façons.
Alors lorsque Jésus dit : "Laissez venir à Moi les petits enfants car ce n'est qu'à eux qu'appartient le Royaume de Dieu !" il n'y a que les enfants qui entreront dans le Royaume de Dieu, pas les grandes personnes ni les adultes, au sens spirituel du terme bien sûr, c'est une condition sine qua non d'entrée dans le Royaume que de redevenir, que de ressembler aux enfants. Mais il ne faut pas en rester simplement à l'image ou au symbole des petits enfants un petit peu innocents, pas tant que cela d'ailleurs, mais reprendre ce visage des enfants pour l'appliquer à l'enfant auquel nous devons ressembler qui est le visage du Christ, l'enfant unique du Père. Car Lui sait, et Lui seul sait ce qu'est être un enfant sans jamais avoir été marqué par le péché, sans jamais avoir été miné dans sa propre personne par le mal. Donc, en désignant ces enfants, Jésus renvoie l'image à Lui-même, en signifiant que Lui seul est le Royaume, car Il est l'enfant du Père. Mais en nous disant aussi que redevenir des enfants, ce n'est pas reprendre une vie du passé, même si nous l'aimerions de temps en temps à cause des beaux souvenirs d'enfance, que ce n'est pas non plus une sorte d'enfance naïve, un peu bêtasse quant au jugement ou aux activités, que ce n'est pas une sorte de vision spirituelle qui serait détachée de toutes les réalités terrestres. Il ne s'agit pas de cela. Il s'agit du visage du Christ comme enfant du Père, du visage selon lequel nous avons été crées, visage qui a été détruit, rendu tout d'un coup vieux par le péché, c'est ce que saint Paul appelle "le vieil homme", et c'est dans ce visage que nous devons lentement retrouver notre véritable et premier visage d'enfant, à la ressemblance de l'enfant unique qui est celui du Christ Jésus.
Et au fond, lorsque nous entrerons au Royaume de Dieu, il se passera une sorte de face à face avec le Christ. Et le Christ reconnaîtra en nous ce visage d'enfant qui est celui de notre première création, de notre première naissance, qui est celui qu'Il est venu restaurer par sa mort, justement défiguré pour nous signifier que, dans sa résurrection, c'est Lui qui façonnais en nous ce visage d'enfant. Alors je crois que nous pouvons aussi nous appliquer cette très belle finale du meurtre de Sisara par Deborah quand l'auteur du livre de Juges dit qu'il faut se lever, devenir grand, adulte, mais "dans la force du soleil." Pour nous le soleil c'est le visage du Christ qui est un visage d'enfant. Et nous ne pouvons retrouver la force de notre visage d'enfant qu'en nous levant dans la Résurrection du Christ.
Que cette eucharistie nous rappelle cette loi fondamentale du Royaume qui appartient à l'enfant parce que le Christ est l'enfant unique du Père, loi de notre croissance afin que nous puissions mourir petit enfant redevenu parfait dans l'amour du Père, dans le face à face avec le Père. Et s'il n'y a que les enfants qui entrent dans le Royaume de Dieu, c'est parce que le Père ne peut accueillir dans son Royaume que ceux qui ont accepté, pendant leur vie, d'avoir ce visage d'enfant, celui du Fils. Même si au terme de notre vie tout ne sera pas encore parfait, Lui-même achèvera cette perfection en nous rendant son visage de Fils. Et c'est ce visage-là, d'enfant, que Dieu aime contempler en nous, qu'Il aime façonner en nous, sur lequel Il aime se pencher pour nous apprendre, justement, qu'Il est Père et que nous sommes destinés à vivre éternellement avec Lui en tant qu'enfant.
AMEN