LA MORT DE JEAN -BAPTISTE

1 R 8, 54-61 ; Mc 6, 14-29

(12 février 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

et épisode qui nous raconte les circonstances de la mort de Jean-Baptiste a quelque chose d'un peur romanesque et ce n'est pas étonnant s'il a inspiré surtout des auteurs modernes, soit parce qu'il s'agit de la danse de la fille d'Hérodiade, soit à cause de cette perversité d'une intrigue de harem dans laquelle le roi Hérode qui était sans doute un faible s'est laissé prendre au jeu d'une promesse un peu fa­cile.

Pourtant, par-delà l'anecdotique, le côté un peu journalistique, actualité un peu émoustillante, je crois qu'il y a une question assez profonde qui nous est posée. Le récit de Marc est posé dans le cadre de la question que les gens et qu'Hérode se posent au sujet de Jésus. Cela nous rappelle un autre texte où Jésus demande Lui-même : "Et vous, qui dites-vous que Je suis ?" Et les disciples répondent : "Les uns disent que Tu es Elie, d'autres un prophète." Ici nous avons le même prologue. Le problème est toujours le même, c'est de savoir : "Pour vous, qui suis-Je ?" "Qui dites-vous que Je suis ?" Quelle est la situation dans laquelle vous êtes et quelle est la confession de foi que vous faites à mon propos ? Et c'est cela le grand péché d'Hérode. A propos de Jean-Baptiste ou à propos de Jésus, il est dans une situation de fuite, il ne veut pas trop savoir. Bien sûr Hérode écoutait le Bap­tiste avec plaisir, il le faisait sans doute venir dans les salles de son palais avant le renvoyer en prison. Hé­rode était curieux des choses de la religion. Dans les Actes des apôtres, on nous dit la même chose d'un autre Hérode qui, plus tard, assistera à une partie du procès de Paul et qui, lui-même aussi, sera très inté­ressé par les choses de la religion. Mais ces réalités-là ne peuvent pas rester uniquement objet de curiosité, objet de perplexité, objet d'enquête. A un moment ou l'autre, il faut se décider. Et la faiblesse d'Hérode c'est de n'avoir pas su reconnaître le mystère du salut qui passait à travers la personne de Jean. Sous prétexte qu'il était tenu par une promesse, un serment, sous prétexte qu'il était au milieu d'une assemblée un peu avinée et qui se laissait aller à la facilité de plaisirs orientaux, c'est de n'avoir pas pu, à ce moment-là, réagir en se disant que ce qu'il avait commencé à dé­couvrir à travers Jean, c'était le sens profond d'un appel, d'une vocation. Et que lui, Hérode, tout Hérode qu'il était, englué dans les soucis politiques, englué dans un rituel de cour sans doute assez lourd, assez pesant et à certains moments un peu avilissant, ce­pendant il avait été appelé par Jean-Baptiste à une réelle et véritable conversion.

Et vous remarquerez, l'aveuglement d'Hérode continue, car au moment où il entend parler de Jésus, en réalité, il ne peut pas voir autre chose que Jean-Baptiste ressuscité. C'est un peu comme si le cauche­mar de cette condamnation injuste revenait à propos de Jésus et, d'une certaine manière, enfermé dans sa culpabilité et son péché, Hérode se voilait à nouveau la question de l'identité du Christ.

Vous voyez à quel point le problème de l'ir­ruption du salut dans notre monde, dans notre vie, se pose souvent en des termes semblables. Bien sûr nous ne ferons pas servir ou nous ne servirons pas à nos amis la tête des prophètes sur un plat. Mais c'est tou­jours au fond la même question. Quand le salut se présente, est-ce que nous nous laissons prendre par un certain contexte, par un certain nombre d'excuses, par un certain nombre de réalités dont, semble-t-il, Dieu n'a pas tenu compte pour se faire mieux entendre ou mieux obéir ? Nous sommes fondamentalement amollis devant l'usage de notre liberté. Il y a en nous quelque chose qui s'est délabré, qui s'est cassé. Et lorsqu'il s'agit de répondre vraiment à une invitation à la conversion, à un appel de salut, alors à ce moment-là, finalement, la force des choses, la force des évé­nements a raison de notre faiblesse.

Précisément, demandons à Dieu que chaque fois que cette question de notre salut, cette question de notre rencontre du mystère du Christ, soit par Lui-même, soit à travers les signes qu'Il nous donne et qui sont si nombreux dans notre vie, demandons que tous ces signes finissent par briser quelque chose de la dureté de la coque, de la gangue qui tient notre cœur prisonnier et tout ce qui l'entoure et de tout ce en quoi il s'embourbe pour qu'effectivement, en toute vérité et en toute liberté, nous reconnaissions Dieu pour ce qu'Il est et son Envoyé, le Christ, pour ce qu'Il est, et ses prophètes pour ce qu'ils sont.

 

 

AMEN