ENVOYÉS AUX PÉCHEURS

1 R 8, 46-51 ; Mc 6, 7-13

(10 février 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

C

e passage d'évangile est un des plus impor­tants pour réfléchir à ce qui fonde et à ce qui conditionne la mission proprement apostoli­que, c'est-à-dire celle que Jésus a confiée explicite­ment et uniquement aux douze apôtres, ceux à qui Il va confier le ministère du salut, au-delà de sa Pâque, lorsqu'Il sera, comme Il dit "remonté vers le Père." Je voudrais simplement me rappeler à moi-même et aux frères prêtres, parce que peut-être cet évangile s'adresse d'abord à nous, en quoi consiste cet appel. Et je commencerai par la fin qui me semble plus impor­tante puisqu'il s'agit de l'affirmation de la raison pour laquelle le Christ choisit et envoie ses apôtres. "Ils prêchèrent". Ils prêchèrent quoi ? Rien d'autre que "le repentir". "Ils chassaient beaucoup de démons" et ceci correspond au pouvoir que Jésus leur a donné sur les esprits impurs, "Ils faisaient des onctions d'huile sur de nombreux infirmes et les guérissaient." Nous avons là le motif formel de la prédication apostolique et donc, dans l'Église d'aujourd'hui, que vous, vous puissiez vous repentir.

La prédication s'adresse donc aux pécheurs pour que ceux-ci puissent se convertir et rencontrer le salut de Dieu. Cette conversion est signifiée par deux affirmations d'ordre sacramentel : les démons sont, de fait, chassés, le mal est évacué, le péché radical est guéri, la liberté est délivrée de l'esclavage du péché pour retrouver sa dignité d'enfant de Dieu. Ceci évi­demment est en perspective du ministère de réconci­liation que Jésus donnera explicitement à ses apôtres au lendemain de sa Résurrection.

Le deuxième aspect de cette fécondité, c'est l'onction d'huile à de nombreux infirmes qui sont gué­ris. S'il y a le premier fruit de la conversion dans les démons chassés, il y a le second fruit, qui d'ailleurs est en lien avec lui, de la consolation. Le pardon et la consolation. Ce ministère du pardon et de la consola­tion est donc ici, selon Marc, le premier aspect que Jésus donne à vivre à ses douze apôtres, avant même de les envoyer définitivement de par le monde. La mission de l'Église à travers cette double affirmation du Seigneur qui est une constatation de fait, c'est donc que le mal soit chassé du cœur de l'homme et que celui-ci, dans toutes ses infirmités, soit guéri.

Il s'agit donc, pour nous prêtres, dans notre prédication, qu'elle soit orale ou qu'elle soit dans les actions pastorales, elle doit toujours être d'abord voulue pour que Dieu accomplisse, dans le cœur des hommes, et des pécheurs d'abord, et des malades d'abord, son salut. C'est le premier ministère de l'Église. En tout cas c'est à cela que Jésus a d'abord envoyé ses douze apôtres.

Maintenant un certain nombre de conditions que Jésus exige pour cette mission apostolique. Au lieu de conditions, je devrais dire plus exactement des indices avec lesquels les apôtres et leurs successeurs doivent vivre ce ministère de réconciliation et de consolation. Je dis "des indices" parce qu'il ne s'agit pas d'appliquer mot à mot ce que Jésus demande, et heureusement d'ailleurs.

Le premier indice c'est que c'est Lui est Lui seul qui appelle, c'est Lui et Lui seul qui enseigne ceux qui sont appelés. Il y a donc un lien ontologique, un lien structurel entre Jésus et l'apôtre. Ce lien est celui de l'appel. Lui seul choisit. "Ce n'est pas vous qui L'avez choisi, mais c'est Moi qui vous ai choisis !" Et c'est de Jésus seul que l'apôtre reçoit ce qu'il devra enseigner. C'est le lien formel, nécessaire avec la per­sonne du Christ et son message.

Le deuxième aspect indiqué par un autre in­dice est celui de la communion écclésiale entre ceux qui sont appelés. C'est pourquoi "Il les envoie en mis­sion deux par deux ", comme si le frère de l'un devait être un petit peu le garant de la prédication pour qu'elle soit ecclésiale et pas simplement individuelle. L'apôtre ne prêche pas son évangile, il prêche l'évan­gile qu'il a reçu et il le prêche dans la communion ecclésiale. Il n'est pas isolé, il n'est pas seul, il ne peut pas s'en remettre à son seul jugement ou à sa seule appréciation des réalités.

Troisième indice de la condition du ministère apostolique "ne rien prendre qu'un bâton seulement." Saint Luc dira qu'il ne faut même pas en prendre "ni pain, ni besace, ni menue monnaie." Jésus dit ici : "Allez chaussés de sandales " et saint Matthieu dira "même pas de sandales ". Ce sont des indices évi­demment. C'est l'indice de la disponibilité totale. L'apôtre ne doit pas s'occuper de sa personne, ne doit pas s'occuper de lui-même, ne doit pas s'occuper de la façon dont il aménage sa vie, elle est simplement si­gnifiée pas une disponibilité absolue, c'est-à-dire une sorte de légèreté par rapport aux réalités les plus nor­males de ce monde.

Quatrième indice : "Entrez dans une maison pour y demeurer." C'est un indice que je crois très important. le ministère apostolique a pour modalité principale la proximité avec ceux à qui l'on est en­voyé. Il ne s'agit pas de prêcher en l'air, il ne s'agit pas simplement de faire des pastorales d'ensemble (ou pas d'ensemble), il s'agit de vivre dans la proximité, dans la demeure de ceux vers lesquels nous sommes en­voyés. Et cela jusqu'à ce que nous quittions cette mai­son.

Le cinquième indice est une sorte d'humilité dans le ministère. "Si on ne vous accueille pas, si on ne vous écoute pas, sortez !" Ne cherchez pas abso­lument à ce que votre ministère produise un fruit visi­ble. Il y a des gens qui l'accueilleront, il y a des gens qui ne l'accueilleront pas. Ne prenez pas cela pour un jugement sur vous. Prenez pour un jugement des ces gens sur eux-mêmes. C'est un témoignage contre eux.

Voilà quelques indices qu'il nous faut, nous prêtres, méditer, recevoir et auxquels nous devons, dans notre situation d'aujourd'hui, nous appliquer sans vouloir être absolument en accord mot à mot, il ne s'agit pas de cela, mais en épousant le plus profondé­ment possible, dans un renouvellement incessant, ces conditions, ces indices de notre ministère.

Alors, frères et sœurs, priez pour que les apô­tres d'aujourd'hui soient vraiment en lien profond avec le Seigneur qui les appelle, qu'ils reçoivent de Lui seul l'enseignement qu'ils ont à vous transmettre, qu'ils sachent, malgré les tentations du monde ou leurs propres désirs, vivre toujours plus dans la légè­reté par rapport aux structures, aux choses, vivre dans cette disponibilité la plus grande possible qui n'est pas une chose aisée, quoi qu'on dise. Et ce n'est pas uni­quement une question de temps, d'horaires ou d'occu­pations. C'est aussi une dimension spirituelle. Et éga­lement que nous sachions, toujours mieux, développer cette pastorale de la proximité, de la demeure, de "rester avec", de "vivre avec" Et peut-être plus encore que nous gardions, malgré les échecs, parfois ils sont nombreux, parfois cuisants, ils peuvent être même désespérants, même si on ne le dit pas souvent, que nous puissions quand même garder cette force que, malgré les refus, Dieu peut s'approcher d'un homme, Dieu peut s'approcher de quelqu'un, et que si, pour "x" raisons cette personne ne reçoit pas notre témoi­gnage, nous le confions, nous le laissons à la miséri­corde de Dieu. Et aussi, rendez grâces à Dieu pour votre repentir, rendez grâces à Dieu pour toutes les fois où l'Église, par le ministère apostolique, vous aide à recouvrer la liberté des enfants de Dieu en chassant ces multiples démons qui sont bien souvent Légion encore aujourd'hui. Et rendez grâces à Dieu pour ce ministère de la consolation, signifié ici par l'onction d'huile, et qui est un des signes les plus forts, les plus importants, les plus surnaturels de cette pré­sence efficace de Dieu à travers le ministère des douze, quelle que soit leur pauvreté, quelles que soient leurs limites, ou quelle que soit votre pensée ou votre appréciation sur eux et sur leur ministère.

 

 

AMEN