LE SCANDALE
Rm 1, 1-7 ; Mc 9, 38-50
(10 juin 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
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ous venons de lire un texte de l'évangile qui apparemment n'est pas très gai. S'arracher les yeux si les yeux sont occasion de scandale, s'arracher les mains ou les pieds, tout ceci n'a rien de très attirant. On a l'impression que le Christ nous recommande d'entrer dans le Royaume des Cieux à tout prix, fût-ce, on ne peut même plus dire à quatre pattes puisque précisément on n'a plus de pattes pour y entrer.
Mais si ce texte est si important ce n'est pas parce qu'il parle d'une espèce de mutilation, mais à cause d'une sorte d'optimisme fondamental sur la création et sur le salut. Pourquoi optimisme ? Ce n'est pas simplement le goût du paradoxe mais c'est le fait qu'effectivement, si on essaie de prendre à la lettre la parole du Christ, ce qu'elle signifie. Or que signifie-t-elle ? Si la main ne conduit pas vers le Royaume, elle n'est plus la main. Si le pied ne nous fait plus marcher vers le Royaume, alors il n'est plus le pied. Si l'œil ne nous fait pas voir les réalités du Royaume, alors il n'est plus l'œil, c'est-à-dire qu'ils ne sont plus rien. Et couper, arracher ne parle pas évidemment d'une mutilation, mais parle du fait qu'à partir du moment où la main ne conduit pas au Royaume, elle perd sa raison d'être de main, si le pied ne conduit pas au Royaume, il perd sa raison d'être de pied, et de même pour l'œil. Cela veut donc dire que tout dans l'homme peut conduire à Dieu, ou en tout cas, tout dans l'homme a été fait pour conduire à Dieu.
C'est donc, à travers ce texte, la vocation absolue à la sainteté de tout l'être humain. Tout ce que nous sommes est fait pour le Royaume. Il n'y a pas de discrimination en l'homme, quelque chose qui serait pour le mal et quelque chose qui serait pour le bien. Tout doit être pour le bien. Si c'est pour le mal, à ce moment-là, c'est la négation même du projet créateur de Dieu sur nous.
Vous comprenez pourquoi saint Marc, avec beaucoup de finesse, a joint la parabole sur le sel car le jour où le sel n'est plus du sel il n'est plus rien. S'il n'assaisonne plus il n'est plus rien. On ne peut que le jeter dehors. Et de la même façon, avant cet enseignement, Jésus dit aux disciples qui se scandalisent en voyant des gens guérir en son nom, à partir du moment où ils guérissent ce ne peut être qu'en mon nom. Autrement dit, toutes ces paroles qui sont regroupées là, sont une sorte de nouveau regard sur la création. A partir du moment où elle est faite pour être salut, pour être sauvée, toute la création doit devenir, dans tout ce qu'elle est, occasion et service du salut.
Vous me direz : alors toutes les mains coupées, tous les pieds arrachés, tous les yeux arrachés, qu'est-ce que cela veut dire ? Je dirais que c'est précisément cela le mystère du salut. Il vaut mieux effectivement entrer borgne ou manchot dans le Royaume que d'aller dans la Géhenne avec ses deux pieds, ses deux mains ou ses deux yeux. Pourquoi ? Parce que l'amour de Dieu pour sa création est si grand, la sollicitude de Dieu pour sa création est si grand que Lui-même se fera notre oeil, nos pieds et nos mains. Lui, la créature parfaite, Lui, le Fils de Dieu, Lui l'homme parfait sera capable de se substituer à ce qui a été défaillant dans notre propre vie, pas seulement dans notre corps mais aussi dans notre cœur.
Par conséquent c'est un message d'une très grande espérance d'entrer borgne dans le Royaume des cieux. D'une certaine manière ce n'est pas grave, à condition qu'on ait reconnu qu'on avait perdu un oeil. Alors le Christ se fera un plaisir d'être comme le dit le psaume 118 : "La lumière de nos yeux !'' Ce texte ne nous incite pas à je ne sais quelle dépréciation de nous-même, dépréciation du corps ou une sorte de vie dans une sorte de danger permanent parce que qu'avec les yeux il se passe je ne sais quoi et qu'avec les pieds on pourrait prolonger la liste, heureusement Jésus ne le fait pas. Cela veut dire précisément que si Dieu nous a donné d'être comme nous sommes, c'est pour que nous soyons tout entiers au Royaume. C'est une sorte de confiance extraordinaire que le Christ nous fait. Et en répartie, Il nous demande d'avoir une très grande confiance en Lui. C'est-à-dire que même si, à un moment ou l'autre dans notre cœur ou dans notre corps, nous venons à manquer à cette destination ou à cette vocation fondamentale pour le Royaume, Lui saura nous sauver et nous rendre cette véritable intégrité que lui-même nous a acquise par sa mort et sa Résurrection.
AMEN