DOUZE ANS

2 S 15, 30-37 ; Mc 5, 21-43

(12 février 1992)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

D

ans le récit de ce double miracle, il y a au moins un point commun. La femme était malade depuis "douze ans" et la fillette était "morte à l'âge de douze ans." Le chiffre douze, vous le savez, est un signe d'accomplissement, d'achève­ment, de perfection.

La femme était malade depuis douze ans, elle était atteinte d'une maladie qui est une sorte de mort lente et petit à petit cette mort lente achevait de dé­truire en elle ses forces vives. La fillette avait douze ans et elle est morte d'une mort subite. La mort a fait son œuvre parfaitement. Et Jésus s'adresse à l'une et à l'autre.

Cela nous signifie la chose suivante. Cette femme, malade depuis un certain temps, de maladie physique, c'est la figure de ces multiples maladies de notre péché que nous n'arrivons jamais à cicatriser. Ça coule toujours, ça suinte toujours de quelque part de nous-même, de notre corps ou de notre peau. Et nous avons parfois l'impression que nous n'en sortirons jamais, et même que le Seigneur Lui-même, malgré toutes nos demandes, ne nous écoute plus. La démar­che de cette femme vers Jésus est cependant quelque peu ambiguë Elle doit le prendre pour un espèce de magicien. Il suffirait d'arriver par derrière, de toucher le manteau puis "ça se passerait". Et en même temps, elle est saisie d'une certaine crainte, elle a peur. Elle passe par-derrière, parce que "si ça ne marchait pas" au moins elle n'aurait pas la honte d'avoir fait ce geste et de repartir comme elle était venue. Donc, une foi un peu embrouillée, une perception un peu magique de ce Jésus et beaucoup de crainte. Si ça ne marche pas, après tout, peut-être qu'Il ne sera pas plus effi­cace que tous les médecins que j'ai rencontrés et qui m'ont fait payer jusqu'à mon dernier sou.

Quant-à la fillette, elle, elle n'y est pour rien. Elle n'a rien demandé, elle est morte subitement. C'est son père, Jaïre, chef de synagogue, qui, lui vient trouver Jésus avec beaucoup de confiance, apparemment sans aucune crainte, sans aucun doute : "Viens chez moi ! Ma fille est malade ! viens, Tu la guériras et elle vivra". Ce n'est pas com­pliqué, il n'y a pas d'analyse, il n'y a pas de crainte, il n'y a pas de calcul.

Frères et sœurs, dans ces deux miracles l'atti­tude assez différente des demandeurs peut nous faire réfléchir sur la chose suivante. C'est qu'il y a en nous des péchés qui durent et qui nous usent petit à petit, et qui nous conduisent inéluctablement, vers une cer­taine mort, vers une sorte d'incapacité de vivre cette foi chrétienne de façon totale, de façon plénière, de façon spontanée, sans aucun obstacle, sans pesanteur, sans laideur. Et puis il y a aussi dans notre vie de ces péchés qui sont subis, subitement graves, qui sont en nous comme une mort, comme une déchirure, comme une rupture. Avec les premiers, nous pouvons encore aller nous-même vers Jésus, un peu brinquebalant, avec une foi peut-être abîmée, car le péché abîme aussi la foi, la confiance, la spontanéité. Et dans l'au­tre cas, nous ne pouvons plus rien faire et il faut que quelqu'un d'autre intercède pour nous. Nous vivons avec des péchés continuels, nous vivons avec des péchés parfois actuels, mais quelle que soit notre condition de pécheur, quelle que soit notre maladie, quels que soient les sentiments plus ou moins troubles avec lesquels nous approchons le Christ, que ce soit nous-même avec une foi maladroite ou quelqu'un d'autre en notre nom quand nous ne pouvons plus le faire, la réponse de Jésus est toujours la guérison. C'est pourquoi devant Dieu, le pécheur ne peut jamais être désespéré dans son péché même si celui-ci lui colle à la peau jusqu'à-ce que mort s'en suive.

Dans le drame très fort de nos ruptures et dans les habitudes quotidiennes bien arrangeantes de nos petits péchés, il y a toujours cette présence de Dieu qui guérit. Et au fond, c'est cela qui est le plus important, c'est cela que l'évangéliste nous rappelle aujourd'hui pour que nous en prenions une conscience plus vive. Tout est guérissable : le pire qui nous arrive peut-être qu'une fois dans notre vie et le quotidien, l'usure qui chaque jour, mange un peu plus notre vita­lité, notre foi, notre espérance, peut-être même l'image que nous avons de nous-même.

Que ces quelques mots puissent nous redon­ner cette confiance absolue de nous avancer vers le Seigneur. Même si notre foi n'est pas très droite, même si nous avons un peu peur que "ça ne marche pas", ayons au moins cette volonté d'aller vers Lui. Si nous n'osons pas nous poser en face de Lui, du moins touchons-le par derrière, par son manteau, pour que ce contact avec l'humanité du Seigneur puisse, d'une façon ou d'une autre, nous donner chaque jour cette guérison dont nous avons tellement besoin pour nous réveiller et pour vivre.

 

 

AMEN