DES ARBRES QUI MARCHENT
Gn 1, 14-25 ; Mc 8, 22-26
(21 mai 1991)
Homélie du Frère Bernard MAITTE
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e contexte de la guérison de l'aveugle de Bethsaïde est assez précis. Ce miracle est essentiellement fait pour les disciples. On pourrait le mettre en parallèle avec celui de la guérison du sourd-muet. On pourrait les mettre au commencement et à la fin de l'enseignement de Jésus à ses apôtres pour leur montrer que l'apôtre est celui qui chargé d'une mission, chargé d'annoncer la Parole de Dieu, doit savoir ouvrir ses oreilles pour proclamer la Parole de Dieu et ouvrir ses yeux pour voir très loin le salut qu'il soit annoncer. Ainsi cet enseignement des apôtres qui doit fructifier, qui doit se développer dans le temps, c'est d'abord celui de l'écoute de la Parole de Dieu pour que le message puisse être d'abord médité dans son cœur puis annoncé afin que tous puissent avoir cette claire vision de la Parole de Dieu, que cette Parole de Dieu devienne "lumière sur la route !"
La guérison de cet aveugle est particulière car Jésus s'y reprend à deux fois pour l'accomplir. Il y a là un enseignement assez profond. D'abord le geste de Jésus est celui de la création. Dieu prend de sa salive. Jésus crache pour mettre sa salive sur les yeux de l'aveugle. Il y a là acte de création comme dans la Genèse lorsque Dieu prend de la boue, de la terre et de l'eau pour façonner l'homme. Il y a matérialité, il y a sacrement de la présence de Dieu à travers ce signe matériel de la salive posée sur les yeux de l'aveugle.
Cet aveugle est donc un être nouveau, un être recréé, un être qui renaît à la vie, à la claire vision des choses. Mais enfin pas autant qu'on pourrait le penser puisqu'il ne distingue pas nettement et prend les hommes pour des arbres qui marchent. Je crois que, aujourd'hui encore, nous sommes ces créatures nouvelles, nous sommes dans l'ordre de la création et nous sommes donc comme l'aveugle. Nous avons été touchés une première fois par le Christ, ne serait-ce qu'au jour de notre baptême où lorsque l'eau a été versée sur notre front, nous sommes nés à la vie de Dieu. Mais cela ne suffit pas. Il faut que ce don que nous avons reçu puisse trouver sa pleine mesure, accéder à sa plénitude. Et c'est pourquoi le Christ touche une deuxième fois l'aveugle pour qu'il y ait entière restitution et intégrité. Il faut qu'il y ait cet homme total, qu'il y ait parachèvement de cette création.
Je pense que ce que nous vivons aujourd'hui est du même ordre. Au fur et à mesure des jours qui passent, nous savons que nous avons été touchés une première fois par le Christ, que nous avons été parfois sensibles à la présence du Christ. Mais il faut nous inscrire dans ce schéma où nous attendons que le Christ vienne parachever ce qu'Il a déjà commencé en nous, qu'il vienne donner à sa création la plénitude de sa perfection. Nous sommes souvent un peu désabusés en nous retrouvant face à nous-même. Lorsque nous regardons notre vie et la médiocrité assez essentielle de notre train-train quotidien, nous ne sommes peut-être pas forcément désespérés, mais nous regrettons le temps où nous avons pu rencontrer Dieu, où nous avons eu l'impression d'une claire vision. Ce temps où parfois on a eu l'impression d'avoir été converti. Et l'on se dit : Mince, j'ai vu et j'ai m'impression de ne plus voir. J'avais tant d'élan, de capacité à voir et à connaître Dieu et je ne fais que contempler ces arbres médiocres qui ressemblent à des hommes, ces arbres de ma propre vie de mes propres actes, ces usures de mon péché. C'est là que l'enseignement de l'évangile est toujours intéressant. Dieu nous a touchés au plus profond de nous-même. Son seul désir est encore et toujours de nous toucher, de revenir sur ceux qu'Il a déjà caressés pour reposer ses doigts, pour imposer à nouveau ses mains, pour que notre vie soit véritablement un achèvement, un parachèvement de ce qu'Il a commencé en nous Certes nous nous traînons un peu lamentablement dans un paysage où les arbres marchent, où les hommes vont brinqueballant, où rien ne va trop mais nous allons vers ce pays, vers ce Royaume où nous sommes appelés à rencontrer le Seigneur. Nous sommes au cœur de notre vie, appelés à voir au-delà des ténèbres du péché, au-delà des ténèbres de la mort cet arbre planté au cœur même de notre vie où l'homme ne marche plus mais où l'homme Jésus est cloué. Nous inscrire à nous inscrire dans ce dessein de création, dans cette vie donnée par le baptême pour effectivement émerger un jour à la vie nouvelle et rentrer chez nous comme Jésus le demande à l'aveugle, c'est-à-dire dans la maison du Père et contempler Dieu, le voir parfaitement, l'aimer et se laisser toucher par Lui.
AMEN