PAS DE MESURE EN DIEU
1 S 23, 15-18 ; Mc 8, 1-10
(20 février 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN
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I |
l faut reconnaître qu'humainement ou économiquement il y a un manque total de réalisme de la part de Jésus ou de ses disciples, mais c'est peut-être plus étonnant de la part du Christ Lui-même. Depuis trois jours, quatre mille personnes se pressent autour de Lui, personne ne pense à manger, même pas Lui-même, comme si la seule parole qu'Il leur donnait pouvait les rassasier. C'est peut-être possible. Face à cette foule, tout d'un coup, on a l'impression que le Christ se rappelle qu'il a pitié de cette foule sans nourriture et sans pain. Mais, vis-à-vis des disciples, ce rappel Il le calcule. Je vais les renvoyer, ils n'ont pas mangé, ils vont défaillir. Les disciples semblent un peu plus réalistes que Jésus et ils disent : "Il y a sept pains." C'est au moins une parole claire et nette qui ne tergiverse pas. Et Jésus répond : "Distribuez-les vous-mêmes !" Et ces sept pains ont nourri quatre mille personnes et il restait sept corbeilles.
Nous pensons parfois que le Christ manque de réalisme à propos de notre propre vie, et qu'Il ferait bien de nous écouter davantage, d'être beaucoup plus au fait de nos désirs, de nos faims, de nos manques, de nos supplications. Nous aimerions que le Christ soit plus humain qu'Il ne le paraît parfois ou en tout cas dans la façon dont Il nous demande de le suivre. Ceci c'est tout simplement un manque de foi, ce qui n'est pas étonnant de notre part, mais il est bon d'en prendre parfois conscience. Qu'est-ce que le Christ veut nous signifier aujourd'hui par cette multiplication de quelques pains ?
D'abord qu'Il ne sait pas compter, qu'Il n'a pas de mesure. Il n'y a pas de mesure en Dieu. On aurait très bien pu dire ce que Matthieu met dans la bouche des disciples : "Qu'est-ce que sept pains ?" Dieu n'entre pas dans ce genre de questions. Cela ne lui dit rien. Le cœur du Christ ne regarde pas ce qui existe mais Il regarde ce qu'Il veut faire exister. Il regarde ceux qu'Il va nourrir. Sa mesure c'est sa puissance, c'est la fécondité de sa Parole, c'est son cœur de Dieu dont saint Bernard dit qu'il est sans mesure. Et c'est pour cela qu'il est le cœur de Dieu.
Alors, pour nous, ceci veut dire la chose suivante. Nous n'avons jamais à hésiter un instant pour donner au Christ ce que nous sommes, même si, à nos yeux, nous ne sommes rien. Pour Dieu, rien, ça n'existe pas. Notre cœur est suffisamment profond, riche, même dans son péché ou sa misère, pour compter toujours au cœur de Dieu. Et si nous n'avons de notre pauvre vie que sept pains à apporter, nous apportons sept pains sans nous demander autre chose, nous les lui donnons. Et Lui que fait-il ? Non seulement, Il les multiplie pour la foule, mais Il nous signifie que de ce que nous avons donné, Il y a une fécondité, une croissance, une abondance illimitée. Illimitée justement parce que lorsque nous donnons, même peu, cela entre dans le cœur de Dieu qui est sans limite et alors notre don prend les mesures du cœur de Dieu. C'est le signe de ces sept corbeilles de surplus.
Il y avait dans l'Église antique un très beau rite que nous avons oublié, c'est dommage. Les chrétiens eux-mêmes apportaient à l'eucharistie les prémices de leur récolte et ils déposaient qui du pain, qui de la farine, qui de l'huile, qui du vin. Chacun apportait ce qu'il avait, ce qu'il avait récolté, des fruits de son travail, le fruit de la terre que Dieu lui avait impartie. Ceci servait à deux choses. D'abord le prêtre prenait dans ces offrandes des fidèles un peu de pain et un peu de vin Et c'est sur ce pain et ce vin qu'il célébrait l'eucharistie. Et ce pain et ce vin devenaient, de façon illimitée, toute l'abondance de la richesse, du pardon et de la vie de Dieu. Non seulement pour les personnes qui les avaient apportés, mais pour toute la communauté. Et le reste était partagé aux pauvres, aux veuves et aux orphelins. Ceci était un très beau symbole de l'abondance que Dieu donne lorsque nous nous donnons, si peu soit-il, même si nous n'avons rien à donner. Souvenez-vous de l'obole de la veuve. Même si nous estimons être infiniment pauvre de foi, d'amour, de vie, de bien ou de moralité, peu importe pour Dieu, Il attend que nous donnions le peu que nous sommes. Car, de ce peu, Il veut consacrer notre vie comme une eucharistie et en faire pour nous une source d'abondance, si abondante que nous pourrons nourrir non seulement notre propre cœur, mais le cœur de tous nos frères. Et si abondante qu'il restera encore pour les hommes que Dieu voudra.
Nous allons apporter aujourd'hui notre vie. Peut-être qu'elle ne vaut pas le prix de sept pains, mais peu importe. Dieu l'attend pour la consacrer. Dieu l'attend pour lui donner cette abondance spirituelle sans limite, sans mesure, que nous attendons nous-mêmes de recevoir mais qu'Il ne peut pas nous donner si nous ne donnons pas d'abord ce que nous sommes pour que Lui-même le recueille dans l'immensité de son cœur, le féconde dans l'immensité de son amour, nous le redonne comme un bien sans mesure et nous permette aussi, avec ce que nous aurons reçu, de la partager avec tous nos frères.
AMEN