FOI OU RELIGION ... ?
1 S 20, 24-34 ; Mc 7, 1-13
(17 février 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
|
I |
l y a quelque temps, il était à la mode d'opposer la foi et la religion, même si cette opposition est un peu factice et peut recouvrir quelque équivoque. Après le Concile, on disait volontiers que le christianisme n'est pas une "religion", c'est-à-dire ce n'est pas un ensemble de rites et de pratiques, c'est une foi, c'est une attitude du cœur, une attitude intérieure. Je dis que cette opposition est un peu équivoque car on voulait, par là, opposer des choses qui ne s'opposent pas nécessairement et rechercher une manière d'être chrétien purement spirituelle, évacuant tout rite et toute façon extérieure de se comporter. Les modes humaines sont brèves et elles changent très vite.
On m'a dit qu'un certain nombre de jeunes aujourd'hui, s'adressant à des catéchistes ou à des prêtres, leur disent : "Nous ne vous demandons pas une foi, nous n'avons pas la foi, nous ne comprenons pas toutes ces questions spirituelles, ce que nous vous demandons c'est une religion. Nous vous demandons quelque chose de précis, de concret, des rites, une manière de se comporter". Alors cette opposition un peu équivoque quand on voulait évacuer les rites au profit de la vie intérieure reprend de son importance et de sa valeur et nous oblige à réfléchir sur nos rites et nos attitudes.
Bien sûr, il faut des gestes, bien sûr, nous avons un corps, bien sûr, il faut des rites, nous vivons en société et nous avons besoin de nous rencontrer dans une célébration commune, dans des attitudes communes. Bien sûr être chrétien a une dimension sociale, une dimension collective, communautaire. Pourtant, Jésus le dit clairement, tout cela n'a aucune importance, cela même devient hypocrisie, tout cela devient mensonge si ce n'est pas l'expression d'un état intérieur du cœur. Il faut des gestes, certes, mais il faut surtout que ces gestes soient l'expression de l'âme. De même que notre corps n'est pas un élément autonome, plus ou moins directement rattaché à notre âme et qui aurait sa vie indépendante, le corps et l'âme ne font qu'un. "Le corps est cette face de l'âme tournée vers les autres". Il faut donc que notre foi se traduise en gestes extérieurs, mais il faut d'abord qu'il y ait le cœur, il faut d'abord qu'il y ait la signification profonde et intérieure.
Nous devons nous interroger à ce sujet car nous risquons fort, nous prêtres ou chrétiens pratiquants, nous qui sommes des habitués de la célébration, de la liturgie, nous risquons de ne pas remplir de sens les gestes que nous accomplissons. Ou pire encore de donner une importance démesurée à certaines façons d'être, à certaines manières extérieures. On juge sur des comportements apparents, sur des manières de faire. Et au nom de ces apparences interprétées, on oublie l'essentiel qui-est la compréhension du cœur de ce que les autres vivent et pensent et essaient d'accomplir Etre chrétien ce n'est pas faire ceci ou cela. Etre chrétien ce n'est pas accomplir un certain nombre de rites ou s'abstenir d'un certain nombre de choses jugées indécentes ou scandaleuses. Etre chrétien c'est avoir le cœur fixe dans l'amour de Dieu, c'est avoir le cœur rempli de cet amour de Dieu. Et si ce n'est pas l'amour qui donne sens à nos actes, nos actes ne servent à rien. Par contre, si l'amour de Dieu pénètre tout ce que nous faisons, même si ce que nous faisons peut sembler quelquefois un petit peu original ou ne pas correspondre à la bienséance ou aux habitudes, ce n'est pas cela qui compte. Ce qui compte c'est ce qui existe dans le fond du cœur.
Alors, vous me direz : on ne peut pas lire dans les cœurs. Certes nous n'avons pas le don de double vue, mais au lieu d'interpréter immédiatement les actes des autres en fonction d'un certain nombre de critères tout faits, de critères simplistes, nous devrions toujours rechercher à pénétrer sinon le secret des cœurs qui nous échappe, du moins à essayer de comprendre les intentions positives que les autres essaient de mettre dans leur façon d'agir. Il est extrêmement important d'évangéliser notre regard, notre jugement, notre relation aux autres. Ne soyons pas, comme les pharisiens, des gens de l'extérieur, des gens des apparences, des gens des habitudes ou des traditions. Ne soyons pas toujours à cataloguer les façons de faire des autres en fonction de critères purement officiels ou purement légaux. Sachons que rien n'a de sens si ce n'est à partir du cœur et de la fidélité du cœur au cœur de Dieu.
AMEN