RECONNAÎTRE LE CHRIST

1 S 20, 11-17 ; Mc 6, 45-46

(16 février 1990)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

a plupart des miracles de Jésus viennent de sa miséricorde, de sa compassion pour les souf­frances des hommes. Ici nous avons un des rares miracles dans lequel il ne semble pas que l'ob­jectif recherché par Jésus soit de soulager une souf­france ou de venir en aide à des hommes dans le be­soin. Cependant ce miracle est plein de significations.

Tout d'abord il s'agit d'un miracle sur la na­ture inanimée puisqu'Il marche sur la mer et ceci nous manifeste la plénitude cosmique de la royauté du Christ. Le Christ n'est pas seulement un homme ex­ceptionnel, Il n'est pas seulement la tête de l'humanité, Il est aussi le roi de la création tout entière. Toute la création, la mer, les vents, la tempête, les flots, les étoiles, le ciel, tout lui est soumis. La royauté du Christ est universelle. C'est la première signification, évidente celle-là, de ce miracle.

En même temps Jésus, en manifestant sa do­mination sur le cosmos, montre qu'Il est le principe de résurrection, le principe de résurrection de l'univers tout entier, car la résurrection, force de vie, victo­rieuse de la mort, ne s'exerce pas seulement sur le corps humain mais sur toute réalité matérielle. La matière est ce qui passe, ce qui s'use, ce qui se dé­grade. Toute réalité matérielle est vouée à la mort, qu'il s'agisse de la mort d'un vivant, ou de cette mort du monde qu'on appelle la fin du monde. Mais ces morts sont pour une résurrection. Et la Résurrection que le Christ inaugure en son corps ne lui appartient pas en propre mais s'étend à toute la création, à l'uni­vers tout entier. Elle est résurrection de nos propres corps, de notre chair, elle est aussi résurrection de l'univers tout entier, comme le dit saint Paul dans l'épître aux Romains : "La création tout entière gémit dans les douleurs de l'enfantement, attendant la ré­surrection des enfants de Dieu."

En outre, ce miracle a une signification sym­bolique. En effet, les circonstances séparent nettement Jésus et les disciples. Alors que Jésus reste seul à terre pour renvoyer les foules rassemblées lors de la multi­plication des pains, alors que Jésus reste seul à terre pour prier, seul dans la montagne, les disciples sont sur la mer et s'épuisent à ramer car le vent est contraire. C'est dire que Jésus, Lui, se trouve dans la stabilité de la vie divine. Ici la terre, par opposition à la mer, c'est l'élément stable par rapport à l'élément changeant. La mer représente l'histoire de ce monde avec toutes ses fluctuations, toutes ses variations, tous ses aléas. Et les disciples, avec la barque, c'est l'hu­manité, c'est nous-mêmes, c'est l'Église affrontée à l'histoire, affrontée aux événements, affrontés aux aléas de cette histoire du monde. Le Christ, Lui, est à terre dans la stabilité. Et cette stabilité c'est d'abord celle de la prière, celle du contact avec le Père. Si le Christ est établi dans cette paix, c'est parce qu'Il est face à face avec le Père, au cœur de l'amour trinitaire.

Ensuite de cette stabilité trinitaire, le Christ va venir apporter la paix aux hommes en proie à la dé­tresse et l'angoisse et à toutes les difficultés de la vie. Car Il marche sur la mer comme si cette mer, pourtant instable et fluctuante, était aussi solide que la terre Il marche sur la mer et Il apaise les flots, Il apaise le vent, Il permet aux disciples de parvenir au bout de leur navigation. C'est donc que le Christ, parce qu'Il est auprès du Père et qu'en même temps Il ne nous quitte pas mais Il reste près de son Église et qu'Il ne cesse de s'approcher d'elle, qu'Il ne cesse de se faire porche de chacun d'entre nous, le Christ apporte la stabilité de son amour, apporte la force de l'amour trinitaire à ces hommes en proie à toutes les angois­ses, à tous les aléas de la vie.

Cependant nous ne reconnaissons pas cette présence du Christ. Les disciples l'ont pris pour un fantôme, nous, nous imaginons que les événements ont telle ou telle cause que nous croyons pouvoir re­connaître, que nous croyons pouvoir analyser et nous ne voyons pas la présence de Dieu, la main de Dieu dans l'apaisement des tumultes de cette vie, quand, tout à coup, au milieu de la souffrance et de la dé­tresse, une lumière nous est donnée. Pourtant, si la présence du Christ n'est pas toujours reconnaissable, si parfois il nous semble que nous sommes toujours affrontés au mal et que nous n'avons pas de forces ni de soutien, en réalité le Christ est constamment pré­sent auprès de nous. Et si sa force ne se manifeste pas toujours de façon visible, elle travaille au plus pro­fond de notre cœur, nous établissant peu à peu dans la confiance et dans l'amour qui donne sens, même aux pires difficultés de la vie.

Et "quand ils touchèrent terre, les disciples virent que Jésus les avait précédés." C'est dire que, venant de la prière, venant du contact du Père, consolant son Église, Jésus continue à aller vers les plus pauvres et leur apporter la guérison et le salut dans lequel ils espèrent et dont ils ont tellement be­soin. Enracinés avec le Christ dans le visage du Père, vivons plus intensément avec Jésus pour être plus proches de nos frères.

 

 

AMEN