TU N'ES PAS LOIN DU ROYAUME DE DIEU

Jb 1, 1-12 ; Mc 12, 28-34

(4 juillet 1989)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Q

uand on tombe sur cet évangile, on se précipite toujours pour faire un commentaire, sur ce fameux "premier commandement", cet unique amour pour Dieu et pour les hommes. Ce n'est pas cet élément que je voudrais retenir ce matin. Il y en a un autre qui me paraît aussi très important pour notre vie de foi. Vous avez remarqué que c'est un scribe qui pose une question à Jésus. Le scribe, c'est un intel­lectuel qui passe son temps à lire la Bible et à la dé­cortiquer et qui, comme tous les exégètes, a comme première qualité, l'imagination. Il pose à Jésus une question, d'ailleurs tout à fait juste, a laquelle le Christ va répondre. Et le Christ, avec toute son intelligence et sa finesse, sa perspicacité intellectuelle, va adhérer à cette réponse de Jésus. Il est donc, intellectuelle­ment, dans la vérité de Dieu. Or à cet homme qui est dans la vérité de Dieu, au niveau de ce qu'il sait, de ce qu'il comprend, Jésus dit : "Tu n'es pas loin du Royaume de Dieu." Le Royaume de Dieu n'est pas loin de toi, ce qui signifie : il y a encore une distance entre cette vérité que tu proclames de tout ton cœur, de toute ton intelligence, et le Royaume de Dieu. C'est sur cette distance que je voudrais un instant m'arrêter, car nous sommes intelligents, autant que ce scribe, et parfois cela nous cause de mauvaises aventures dans notre relation avec Dieu. Pourquoi ? Parce que nous traitons avec Dieu de façon discursive.

Nous entrons dans notre relation avec Dieu avec une discussion. Et nous sommes forts en thème pour discuter toujours et à propos de tout, avec Dieu. Nous sommes assez intelligents, nous avons assez de connaissances des choses de la foi pour discuter avec Dieu à propos de tout ce qui nous arrive, de ce qui arrive aux autres, de ce que nous croyons qu'il lui arrive à Lui dans la vie du monde. Et bien souvent notre vie de foi se réduit à cet engendrement d'une problématique intellectuelle, rationnelle, à l'intérieur de nous-même. Nous discutons, nous passons notre temps à discuter, nous passons notre temps à décorti­quer, de façon très analyste, tous les éléments, toutes les pièces de notre discours religieux.

Et si ceci n'est pas faux, Jésus nous dit au­jourd'hui : cela ne suffit pas. Tu es encore assez loin du Royaume de Dieu. Tu es encore dans cet en de ça de la présence de Dieu en toi. Et notre relation avec Dieu est essentiellement une relation d'argumentation, de problématique, d'analyse et de recherche de conclusions qui ns satisfassent, bien souvent lorsque nous discutons avec Dieu, ce n'est pas tellement pour savoir quelle est sa réponse mais c'est surtout pour que Lui-même prenne la nôtre. Et c'est cela un des éléments qui entravent, qui annulent souvent une vraie relation et qui parfois nous entraînent dans des impasses au plan spirituel.

Nous allons lire tous ces jours-ci le livre de Job. Voilà une histoire extrêmement intéressante parce que c'est la vôtre, c'est la mienne. On ne va pas lire ce livre comme une sorte de roman antique, inté­ressant mais désuet. Job va être introduit dans une problématique de discussion avec Dieu, à propos de sa vie. Et il va se mettre à discuter avec ses frères, sa femme, ses amis, et tous ceux qui l'entourent. Or quel est celui qui va mener le jeu de cette discussion, de cette problématique ? C'est le diable, c'est Satan. Il va obliger Job à décortiquer toute sa vie pour en avoir une sorte de vérité rationnelle, sûre, et en vérité l'amener à refuser la vérité au nom d'une argumenta­tion elle-même vraie à partir des réalités qu'il vit inté­rieurement ou extérieurement. Et il faudra à Job une purification, non seulement de son cœur mais de son intelligence, pour qu'il arrive, en fin du livre à pro­clamer : "Je Te connaissais par ouï-dire, mais main­tenant, mes yeux T'ont vu !" Et cette vision annule toute discussion, toute discutaillerie, toute façon trop intellectualiste ou rationaliste d'aborder le problème de Dieu, le problème de la souffrance, le problème du mal, le problème de l'amour de Dieu et du prochain.

Que ces quelques paroles de l'Écriture nous rappellent que si notre intelligence est nécessaire à la foi, celle-ci est en deçà et au-delà de l'intelligence. En deçà parce que ce que l'intelligence reçoit vient de la foi, et au-delà parce que la vision de Dieu n'est pas d'abord le propre de l'intelligence dans le sens discur­sif, dans le sens rationnel, mais de notre cœur c'est-à-dire justement de cet amour auquel Jésus nous appelle en premier.

 

 

AMEN