VIENS ET SUIS-MOI !
Jos 9, 3-15 ; Mc 10, 17-22
(16 juin 1989)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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eux remarques préliminaires sur ce texte. Tout d'abord la réaction de Jésus au début. "Pourquoi M'appelles-tu bon ? personne n'est bon sauf Dieu." Cela ne veut pas dire que Jésus déclare qu'Il n'est pas Dieu et que cette épithète ne doit pas lui être attribué. Il veut faire comprendre au jeune homme que cette appellation qu'il emploie est la reconnaissance de la divinité de Jésus. Il veut lui montrer que ses propres paroles vont plus loin que sa pensée explicite et qu'en s'adressant à sa bonté, sans bien s'en rendre compte peut-être ce jeune homme reconnaît en Jésus la divinité qui est la sienne.
"Jésus fixa sur lui son regard et Il l'aima !" C'est une notation fréquente chez Saint Marc que celle de la tendresse de Jésus. A plusieurs reprises, quand il s'agit de petits enfants, saint Marc nous dit que "Jésus les prend et les embrasse avant de les bénir." Ici Jésus aime ce jeune homme. Par-delà cette notation précieuse qui touche profondément notre relation avec le Christ, il faut écarter l'idée fausse que Jésus n'aimait pas ce jeune homme avant qu'il lui ait adressé la parole. Ce n'est pas simplement parce qu'il a dit qu'il pratiquait depuis son enfance les préceptes de la Loi que Jésus aime ce jeune homme. Ce que Saint Marc veut dire c'est que, à ce moment-là, l'amour de Jésus pour cet homme devient plus profond, plus personnalisé. Il l'appelle à un partage plus fort et plus profond.
Et ceci nous amène au sens même de cet épisode. Il y a apparemment deux degrés dans la relation de ce jeune homme avec Dieu. Il y a le premier degré qui est l'observance de la Loi. "Que faut-il pour être parfait, avoir la vie éternelle ?" Jésus répond : "Observer les commandements !" Observe la Loi. Abstiens-toi de meurtre, d'adultère, de vol, de faux témoignage. Vis selon la morale de la Loi telle qu'elle a été révélée par Dieu à Moïse.
Nous pouvons dire que ceci est la loi commune qui s'adresse à tous. Tout le monde doit observer cette Loi. Mais le jeune homme dit : "Ceci je le fais depuis ma jeunesse et cependant je te demande encore ce qu'il faut faire d'autre, en plus". Alors Jésus passe à un autre niveau : "Va, vends tout ce que tu as ! Donne-le aux pauvres et suis-Moi !" comme s'il y avait là un autre degré qui n'est plus l'observance de la Loi, mais qu'on appelle habituellement les "conseils évangéliques". Les conseils qui, à la différence de la Loi, ne s'adressent pas à tout le monde, mais seulement à ceux qui peuvent en percevoir l'appel, la vocation. Ce serait l'appel à la pauvreté : "Vends tout ce que tu as !", à la suite du Christ se caractérisant par l'obéissance et la chasteté. Couramment on considère qu'il s'agit ici des vœux de religion et l'on distinguerait la Loi que tout le monde doit observer des conseils qui ne s'adressent qu'à quelques-uns appelés à la vie religieuse ou monastique. Ceci n'est pas absolument faux. Mais plus exactement la vie monastique s'est fondée sur une réflexion partant d'épisodes comme celui-ci.
Mais c'est restreindre certainement l'intention de Jésus que d'interpréter ce texte seulement comme la différence entre ce qui serait obligatoire pour tout le monde et ce qui ne serait demandé qu'à quelques-uns. En fait, il y a bien deux niveaux, deux niveaux d'intensité dans l'appel de Jésus, mais rien ne nous dit que ces deux niveaux ne s'adressent pas à tout le monde. Ce que ce texte veut dire c'est que par-delà l'observance de la Loi, par-delà la vie morale, par-delà ce qui est "ne pas faire le mal, ne pas faire de tort aux autres, ne pas commettre de péché" il y a une exigence plus radicale, plus profonde, plus fondamentale, qui n'est pas une exigence facultative. Et c'est là que l'interprétation courante est un peu trop courte. Cette exigence s'adresse à tous, elle va plus loin, elle nous appelle au-delà de la simple pratique de la morale, de l'observance de la Loi. Et cet appel plus profond, c'est un appel personnel de Jésus à la personne de chacun d'entre nous. Ce qui compte dans cet appel, ce n'est pas tellement de vendre tout ce que l'on a mais c'est ce qui est à la fin : "Viens, suis-Moi !"
Il s'agit de suivre personnellement le Christ, c'est-à-dire d'entrer dans une communion de personne à personne, dans une relation privilégiée d'amour, dans une amitié qui implique, d'une certaine manière, que tout autre chose devienne secondaire. Si vraiment le Christ est au centre de notre vie, si sa personne devient le secret unique de notre vie, alors le reste devient non pas négligeable mais secondaire. C'est pourquoi, à la limite, Jésus peut dire : Laisse le reste. Laisse de côté. Vends tous tes biens. Cela n'a~pas tellement d'importance. Ce qui compte c'est "viens et suis-Moi !" Cela s'adresse à chacun de nous. Ce ne sont pas seulement quelques-uns qui sont appelés à une amitié privilégiée avec le Christ alors que le reste du monde se contenterait d'une connaissance plus générale, plus anonyme du Christ se traduisant simplement par l'observance des préceptes. Nous sommes tous appelés à cette intimité avec le Christ pour la bonne raison que le paradis auquel nous sommes tous conviés sera essentiellement cela, l'amitié, l'intimité avec le Christ, le cœur à cœur, le face avec Dieu. Cela l'Église l'a toujours enseigné.
Nous sommes tous appelés à cela. Pour que nous soyons heureux, il nous faudra tous parvenir "à vendre tous nos biens pour suivre le Christ" et être seuls avec Lui, parce que, seul, il suffit à combler tous les désirs du cœur. Par conséquent si nous voulons que notre vie s'achève dans le bonheur du paradis, il nous faut entendre cet appel comme s'adressant à nous. La manière de le mettre en œuvre variera d'une personne à l'autre. Tout le monde n'est pas appelé à la vie monastique dans ses détails. Mais cet appel fondamental à dépasser la seule observance d'une loi, à dépasser la seule observance d'une morale pour arriver à cette intimité spirituelle à ce qu'on appelle la vis spirituelle ou quelquefois la vie mystique c'est-à-dire le cœur à cœur avec Dieu, cela s'adresse à nous tous. Nous sommes tous appelés à dépasser la simple morale pour en arriver à l'intimité avec Dieu qui est le secret profond de la morale, qui est la raison d'être des commandements. Il n'y a de commandement que parce qu'il y a au fond de notre vie cet appel à l'intimité avec Dieu et que l'intimité avec Dieu implique une certaine manière de vivre qui exclut trop évidemment le meurtre, le vol, l'adultère et tant d'autres choses.
Cet appel, essayons de l'entendre, de l'écouter au fond de notre cœur. Il s'adresse différemment à chacun d'entre nous. Il ne nous prend pas tous par le même biais ni de la même manière. Il ne comporte pas exactement les mêmes réalisations concrètes. Mais tous nous sommes appelés, d'une manière ou d'une autre, plus ou moins vite, à un moment ou à un autre de notre vie, peut-être ne serait-ce qu'au moment de notre mort, à nous consacrer totalement, de tout notre être à l'intimité avec Dieu, avec Jésus et avec Lui seul car tout dépend de là et rien ne peut exister en nous si ce n'est à partir de cet amour glorieux, vivifiant, triomphant du Christ dans nos cœurs. Que cet appel adressé au jeune homme riche, nous l'entendions aussi, et que chacun pour notre part nous sachions ouvrir notre cœur à cette merveille que le Christ nous adresse et aux conséquences précises que cela pourra avoir dans la vie de chacun d'entre nous, sans vouloir copier la manière dont les autres y répondent. Il s'agit d'un appel personnel, intime, au plus profond de notre cœur, et qui ne peut être compris que par chacun selon la manière précise dont le Christ s'adresse à chacun.
AMEN