COMME LES ANGES

Qo 2, 1-11 ; Mc 12, 18-27

(24 mai 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

P

ar-delà l'anecdote que les sadducéens ont in­ventée pour essayer de se moquer de Jésus et de le mettre dans l'embarras à propos de la loi du Lévirat, ce passage nous parle de la résurrection de la chair, de la résurrection des morts.

Le premier enseignement qui est le plus fon­damental est l'affirmation de cette résurrection et la raison de cette résurrection des morts. Pourquoi croire en la résurrection des morts ? Parce que, nous dit Jé­sus," Dieu n'est pas un Dieu des morts mais un Dieu des vivants". Dieu ne se plaît pas à régner sur des champs de cadavres, Dieu veut être le Dieu d'êtres vivants. Si Dieu nous a créés, c'est pour vivre, non pas pour mourir. Si Dieu nous a créés c'est pour que, tout entiers, nous soyons des vivants, non pas seulement comme nous l'imaginons trop facilement, aveuglés par une pseudo-philosophie platonicienne, que nous vivions avec notre âme, mais que nous vivions tout entiers avec notre personnalité, notre réalité. Et aux yeux de la Bible et de Jésus tel qu'Il s'exprime, notre réalité c'est aussi bien notre corps que notre âme, qui d'ailleurs ne sont pas réellement séparables sinon par la violence de la mort, mais qui ne peut être qu'une violence temporaire, car Dieu n'a pas créé notre corps pour la mort, Il a tout créé pour la vie. Cette première affirmation est très importante à méditer car beaucoup de chrétiens, je ne parle pas des non-croyants, doutent de la résurrection de la chair. Dimanche encore, ren­contrant une famille à l'occasion d'un sacrement, une personne croyante pratiquante me disait : "Mais pour­quoi faut-il croire à la résurrection de la chair ?" Cela lui semblait tellement improbable, tellement impossible, tellement invraisemblable. J'essayais de lui donner le fondement essentiel de cet article de notre foi, fondement que Jésus nous donne ici : "Dieu n'est pas un Dieu de morts, mais un Dieu de vivants. Il est le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob". Puis­que Dieu est leur Dieu, Abraham, Isaac et Jacob sont des vivants. Par conséquent, ils ne peuvent pas s'éteindre dans le tombeau, ils ne peuvent pas être seulement des âmes errantes, plus ou moins éthérées, ils ne peuvent être que des vivants dans tout leur être, et donc Dieu les ressuscitera. Le comment est une autre histoire. Là-dessus nous n'avons pas de lumières et Jésus ne nous en donne qu'une très partielle dans le reste de ses paroles.

"Dans le Ciel, on sera comme des anges." Il est bien évident que cette parole ne veut pas dire que nous serons désincarnés comme des anges, sinon cela nierait le reste de l'affirmation de Jésus. Que veut donc dire Jésus ? Il veut dire que comme Les anges qui sont devant la face de Dieu, et dont toute la vie est en quelque sorte illuminée, transfigurée par ce res­plendissement du visage de Dieu, ainsi nous aussi nous vivrons non pas seulement d'une vie terrestre, non pas seulement d'une vie humaine, non pas d'une vie purement corporelle, mais nous vivrons d'une vie transfigurée par le visage de Dieu. Nous vivrons à la manière de Dieu.

Et cela peut nous aider à comprendre la der­nière affirmation : "Dans la résurrection on ne prend ni femme ni mari." Cela ne veut pas dire, saint Tho­mas d'Aquin s'est plu à le souligner, que nous oublie­rons ceux qui ont été notre époux ou notre épouse, que nous oublierons ceux que nous avons aimés sur la terre et qu'au paradis nous serons dans une sorte d'amour générique, général et indifférent aux indivi­dus. Saint Thomas affirme, et c'est la foi de l'Église, que dans le paradis, toutes nos affections de la terre, toutes nos proximités, toutes nos intimités seront non seulement maintenues mais magnifiées, glorifiées amenées à leur plénitude. Ceux qui ont été nos pro­ches, nos intimes, nos amis, nos enfants, nos parents, nos époux sur la terre, seront plus que jamais nos proches, nos intimes dans le ciel.

Mais dire qu'on ne prendra ni femme ni mari parce qu'on sera, comme les anges, transfigurés par la vie de Dieu, c'est dire que cet amour qu'il y aura dans notre cœur et qui sera plus que jamais proche de ceux qui nous sont proches, cet amour ne sera pas pour autant limité à nos proches, que nous ne serons pas seulement aimants d'une seule ou de quelques person­nes particulières que nous aurons connues sur la terre. Mais cet amour, qui sera d'abord l'amour de nos proches, s'étendra, se déploiera, prendra tout son essor, car aimer une personne, et par là-même se trouver étranger aux autres, c'est une limitation terrestre, c'est une limitation qui n'existe pas dans le cœur de Dieu. Dieu nous aime chacun, non pas d'une façon générale mais vraiment chacun par notre propre nom, mais cela n'empêche pas, qu'aimant l'un d'entre nous Il aime aussi les autres. Le fait que Dieu nous aime jusqu'au fond, qu'Il nous donne la totalité de son amour à chacun d'entre nous n'empêche pas qu'Il donne aussi la totalité de son amour aux autres. Nous avons du mal à le saisir parce précisément nous sommes des êtres limités et que notre cœur est tout petit, et que quand nous aimons quelqu'un il n'y a plus beaucoup de place pour en aimer d'autres. Si nous arrivons à aimer une dizaine ou une vingtaine de per­sonnes, c'est bien le bout du monde, et les autres nous sont sinon indifférents, du moins assez lointains.

Il n'en est pas ainsi pour Dieu. Pour Dieu, il n'y a pas un, deux, trois, dix, vingt ou cent amis et les autres inconnus, mais tous les hommes, de tous les temps, de tous les lieux sont aussi intimes à Dieu que l'époux est intime à son épouse. Et c'est de cet amour-là que nous participerons quand nous serons dans le ciel. C'est pourquoi Jésus dit : "On ne prendra plus ni femme ni mari" au sens où l'on ne restreindra pas son affection à une ou deux ou quelques personnes en nombre réduit.

C'est pourquoi la petite parabole des saddu­céens tombe à l'eau. Cette femme qui aura été succes­sivement l'épouse de plusieurs frères, ce n'est pas parce qu'elle en aimera un qu'elle ne pourra pas en aimer un autre, puisque son cœur aura grandi aux dimensions du cœur de Dieu et sera capable d'aimer non seulement le premier, le second et les sept maris qu'elle a eux, mais encore d'aimer tous les êtres du monde entier et de tous les temps, d'un amour qui sera, dans tous les cas, profond parce que issu du cœur de Dieu.

Cela ne répond pas probablement à toutes nos curiosités sur la résurrection de la chair, mais il nous faut accepter que notre mort et notre entrée dans la résurrection soit une entrée dans le mystère et que nous ne puissions pas tout savoir de l'au-delà. Sa­chons, en tout cas, que si Dieu nous y conduit c'est par amour, et que, par conséquent, nous n'avons pas à nous inquiéter et à nous créer des problèmes mais nous devons nous laisser guider par sa tendresse avec confiance.

 

AMEN