HONORER DES LÈVRES

Os 14, 2-9 ; Mc 7, 1-13

(3 février 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C

e peuple m'honore des lèvres, mais leur cœur est loin de Moi !" S'il y a un malentendu entre, d'un côté, Jésus et son enseignement, et de l'autre côté, la tradition des pharisiens, ce malentendu porte essentiellement sur la conception de la parole religieuse, de la parole d'enseignement.

En effet pour Jésus nul doute que la Parole, telle qu'Il la livre à ses auditeurs, a essentiellement pour fonction de les tourner vers Dieu et de les projeter au-delà d'eux-mêmes. La force même de la parole de l'évangile, la force même de la parole du salut telle que Jésus l'a annoncée à son peuple, et qui était souvent remarquée par les foules qui le suivaient, vient précisément de ce que cette Parole a pour fonction première de projeter l'homme en présence de Dieu, et cette Parole se coule au cœur même de la vie humaine pour la conduire, pour la guider, la pousser en présence de Dieu.

Du côté des pharisiens, la tradition humaine que leur reproche Jésus c'est précisément celle d'une parole que j'appellerais inhibante. Au niveau des in­tentions, elle a bien toujours comme but et comme prétention de conduire à Dieu. Mais tout se passe comme si cette parole, lorsqu'elle est donnée, lors­qu'elle est enseignée, au lieu de propulser, paralyse. Et c'est précisément pourquoi Jésus reprend cette pa­role du prophète : "Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de Moi !" Les lèvres parlent de Dieu, mais dans la manière même d'impliquer, d'im­poser cette parole de Dieu sur le comportement des hommes, on dirait que ça paralyse, que ça coupe le mouvement, que ça enlève toute énergie. Et à ce mo­ment-là, peut-être tous les plats sont purifiés, la vais­selle est impeccable, mais en réalité, on n'a pas fait un pouce pour s'approcher de Dieu. Et c'est cela le drame.

Ce n'est même pas tellement le contenu de leur enseignement que Jésus reproche aux pharisiens, c'est une certaine manière de "gérer" la parole de sorte qu'elle ne gère plus notre action. C'est une certaine manière de s'emparer de la Parole de Dieu pour en faire une sorte de barricade, de garde-fou, mais qui finit par bloquer tout pas en avant. Et à ce moment-là, évidemment, c'est la ruine. Le cœur reste loin. Evi­demment, il n'avance plus.

Or cette parole de Jésus ne s'applique pas qu'aux pharisiens. Chaque fois qu'on est remis devant la Parole même de Dieu, il y a une certaine manière de l'accueillir ou de la traiter qui fait que, ou bien on va s'en servir pour immobiliser tout notre être, nos comportements, notre attitude vis-à-vis du monde et même notre attitude vis-à-vis de Dieu, dans une sorte de sens figé. Il ne manque pas un bouton de guêtres, mais en réalité on ne fait pas un pas avec ces guêtres. C'est dire qu'à ce moment-là, ce qui est donné pour mettre en présence de Dieu sert simplement à ren­voyer une certaine image de soi-même ou une sorte d'assurance sur soi-même qui fait qu'au lieu de penser tout simplement à marcher vers Dieu on étudie la structure de la marche.

Et il y a une autre attitude que Jésus ren­contrait plus facilement chez les foules du peuple d'Israël et qui est de recevoir la Parole pour ce qu'elle est, c'est-à-dire le moyen d'éveiller notre cœur à la présence de Dieu, de ne pas poser de conditions pré­alables, mais de savoir que si Dieu nous a livré cette Parole c'est pour que nous allions à Lui, ou plus exactement que nous nous laissions entraîner par la puissance de cette Parole pour accueillir la présence même de Dieu.

Je crois que, dans notre propre vie, nous avons toujours cette espèce d'ambivalence fonda­mentale vis-à-vis de la Parole de Dieu. Ou bien elle sert simplement à "encadrer" le sujet de notre vie ou de notre vie religieuse, ou bien au contraire, nous acceptons de l'accueillir en nous-mêmes, avec toute la force qu'elle peut avoir de nous appeler hors de nous-mêmes, d'aller vraiment en présence de Dieu, et de nous laisser saisir et fasciner par son amour et sa pré­sence.

Au moment même où nous entrons dans cette Eucharistie, demandons au Seigneur qu'Il nous fasse la grâce d'une Parole qui soit vraiment source de pâ­que c'est-à-dire de passage de ce monde à Lui, d'un certain arrachement à nous-même, peut-être de ne plus cultiver une certaine image de nous-même, mais purement et simplement, comme le dit saint Paul, "ayant été saisi" d'essayer tout simplement de saisir la présence qui se donne à nous.

 

 

AMEN