LE GRAIN JETÉ EN TERRE

Os 6, 1-6 ; Mc 4, 1-20

(27 janvier 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l est finalement très important et significatif que Jésus ait commencé son enseignement en paraboles par une parabole sur son enseignement. En effet, il s'agit là de la "parabole de la Parole". Il s'agit de voir comment la Parole est jetée dans divers terrains, et que chacun des terrains réagit de diverses manières, et que, au fur et à mesure que le semeur sème sans discrimination, dans tous les terrains, cette parole est proposée à tout le monde, c'est l'image même du ministère de Jésus en Galilée qui annonce l'évangile sans faire de discrimination entre les gens et qui annonce la bonne nouvelle du salut aussi bien aux pauvres qu'aux riches, aussi bien aux pharisiens qui se croient justes qu'aux sadducéens qui veulent maintenir le culte du Temple qu'aux gens du peuple qui ne comprennent pas toujours grand-chose à la religion qui leur est proposée, dans tous les cas, il s'agit toujours de proposer "une parole tous terrains".

Ce que Jésus veut faire comprendre, et ce sur quoi peut-être nous n'avons pas assez porté notre attention dans notre propre existence chrétienne, c'est que cette Parole est comparable à un organisme vivant. En effet, surtout dans notre expérience la plus courante, la parole c'est ce qui consiste à expliquer, à structurer, à bâtir un discours. L'image que nous nous formons spontanément de la parole ou du discours relèverait plus, fondamentalement, de l'architecture que de la biologie. En effet, qu'est-ce qu'un discours, pour nous ? C'est quelque chose qui met de l'ordre dans notre intelligence ou, éventuellement, de l'ordre dans l'intelligence de ceux qui n'ont pas encore compris.. Chez nous, la parole sert à expliquer, à ordonner, à mettre en forme. On emploie aujourd'hui un mot moderne qui relève en même temps du vocabulaire de l'architecture et du vocabulaire de la forme, de l'analyse, on dit "structure" ou "structuré". Cela veut bien dire ce que cela veut dire : la parole c'est comme les ferrailles mises dans le béton, on coule le béton sur ces ferrailles et c'est ainsi qu'il prend sa forme et sa consistance.

Précisément Jésus nous explique que la parole n'est pas d'abord quelque chose qui sert à expliquer. La Parole est quelque chose de vivant, et comme la vie qui n'est pas dans le désordre, la vie, elle aussi, a un ordre interne, a un ordre de croissance, les cellules s'aident les unes les autres, elles sont toutes situées les unes par rapport aux autres, mais ce qui est important dans la vie, ce n'est pas d'abord l'ordre, c'est cette pulsion, cette vitalité profonde qui fait que un germe qui, au début, est tout petit, arrive, en tirant le meilleur parti de tout ce qui lui est extérieur, c'est-à-dire essentiellement la terre, est capable d'assimiler, de transformer, d'intégrer à lui, par son propre effort, toutes les possibilités qu'il a autour de lui, les minéraux, l'eau, qui vont le constituer, le former en une plante, en un arbre, c'est cela la vie.

Et la Parole de Dieu c'est précisément cela. C'est quelque chose qui est planté en nous, mais pour croître et pour grandir. C'est un processus vivant. Et pourquoi cela ? Parce que Dieu est vivant et que nous sommes appelés, par Lui, à devenir des vivants. Par conséquent, la Parole que Jésus annonce n'est pas d'abord une explication sur Dieu. Ce n'est pas un cours de théologie sur Dieu. La parole que Jésus annonce, c'est Lui, le Dieu vivant, au cœur de ces vivants que nous sommes, pour nous rendre vivants de la vie même de Dieu. Et c'est cela l'œuvre du semeur. Quand le Christ vient sur notre terre, dans notre monde, c'est pour y faire germer la vie, pour prendre tous ces éléments qui constituent notre propre manière d'exister, notre propre manière d'être comme les terrains et à partir de là, pousser, grandir, croître, pour nous faire atteindre une taille qui dépasse infiniment le germe ou le grain du départ.

Voilà ce qui nous est offert, voilà ce qui nous est donné. C'est une aventure de vie. Ce n'est pas une aventure de construction de notre vie, ce n'est pas de construire des murs en béton autour de nous, avec des idées sur Dieu. Mais c'est au contraire, dans cette symbiose permanente du vivant avec son entourage, avec le milieu dans lequel il vit, que ce vivant croisse, grandisse et s'épanouisse. Et c'est cela même que le Christ est venu nous apporter. Alors que nous qui sommes un peu des vieux routiers de la Parole, nous puissions, de temps à autre, revenir comme en arrière, pour ne plus la considérer comme cette possibilité de construction que nous imaginerions, mais comme ce processus de vie par lequel Dieu nous donne sa vie, fait germer en nous quelque chose qui est plus grand que nous, quelque chose qui nous amène à notre taille définitive d'enfants de Dieu.

 

AMEN