RELIGION ET SIGNES

2 Co 12, 7-10 ; Mc 14, 3-11

(4 juillet 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

l y a dans le texte de l'évangile de Marc que nous venons d'entendre un contraste voulu entre les deux épisodes : celui que j'appellerai de la reli­gion des scribes et celui de la religion de la veuve.

La religion des scribes, c'est une religion des signes. C'est vrai que dans l'histoire de l'humanité, toutes les expériences religieuses ont toujours une partie d'elles-mêmes qui est un langage. Comme Dieu ne peut pas être vu, comme Il ne peut pas être saisi, il faut des signes, il faut un langage pour pouvoir tra­duire ce mystère de la présence de Dieu de l'action de Dieu, ou les gestes ou les comportements de l'homme en face de Dieu. Tout ceci constitue un ensemble de signes qui se traduit généralement par le culte ou par un certain nombre d'observances ou de principes. Il ne faut pas le mépriser trop vite. C'est précisément à cause de la condition dans laquelle nous vivons, parce que nous sommes des êtres de chair et de sang, parce que nous ne voyons pas Dieu immédiatement, que nous avons toujours besoin de signes. Mais la fai­blesse, la grande faiblesse des scribes, c'est de diluer toute leur existence dans cette organisation de signes. Pour eux, c'est la longueur de la robe, ce sont les franges aux vêtements, ce sont les phylactères, ce sont tous les signes qui donnent l'impression de cette ap­partenance à Dieu, qui traduisent d'ailleurs une bonne volonté d'appartenance à Dieu. Mais précisément, la limite de la religion des scribes, c'est qu'elle s'arrête aux signes.

Or, en face de cette religion des signes, il y a une autre attitude qui consiste simplement à recon­naître que, par-delà les signes, la relation à Dieu nous atteint nous-mêmes, tels que nous sommes. Non pas d'abord dans le langage, non pas d'abord dans les si­gnes que nous nous donnerions pour manifester notre rapport à Dieu, mais simplement par le fait que Dieu a établi une relation avec nous, qu'Il a "mis la main sur nous", qu'Il nous a pris, qu'II nous a saisis, et que, à ce moment-là, la relation avec Dieu ne passe pas par des signes ou des discours, ou des comportements ou des gestes rituels, mais comme si on grattait plus pro­fondément dans le cœur de l'homme on s'aperçoit qu'il y a un endroit où Dieu vient toucher réellement l'homme. Dieu réel qui touche l'homme réel. Et cela c'est la religion de la veuve, car cette veuve n'a pas donné grand-chose. Deux piécettes. Mais Jésus, parce qu'II a le regard de Dieu sur le mystère de ce geste de charité de la veuve, voit qu'à ce moment-là c'est la véritable religion qu'Il est venu apporter qui se réali­sait là. Car à partir du moment où Dieu a touché réel­lement le cœur de cette veuve, et où cette veuve s'est laissé réellement toucher au plus intime d'elle-même, elle comprend, elle sait, elle ne peut pas hésiter à donner même de son indigence. Parce qu'elle sait que, au fond, la seule chose qui peut plaire à Dieu c'est ce qu'elle est. Et si elle est une pauvre veuve, c'est dans sa pauvreté même qu'elle a confiance dans la ren­contre que Dieu veut établir avec elle.

Ceci est pour nous une très grande leçon. La plupart du temps, c'est vrai, nous avons besoin de tout un système de signes pour nous rappeler que nous sommes à Dieu. Et Dieu sait que nous sommes ou­blieux, et que si nous n'avions pas tout ce système de signes, toute cette religion des scribes, d'une certaine manière, nous n'irions pas très loin. Peut-être même que le souvenir de Dieu serait perdu dans notre monde. Et c'est précisément un des grands aspects de la religion, et c'est pour cela qu'elle a toujours des traditions extrêmement fortes et solides, que cette nécessité de nous rappeler sans cesse par des signes que Dieu est présent. Mais de grâce, il ne faut pas que nous en restions là. Si les signes ne révèlent pas l'em­prise de Dieu sur nous, une emprise de Dieu qui ne va pas chercher notre suffisance ou notre superflu, mais une emprise de Dieu qui va nous toucher jusque dans notre plus grande misère et notre plus grande pau­vreté, si nous oublions cette emprise de Dieu sur la réalité des pauvres êtres humains que nous sommes, alors tout s'écroule et tout s'effondre. Par contre, à partir du moment où nous avons saisi cette emprise de Dieu sur la réalité de notre être, si pauvre, si miséra­ble, si minable que soit cette réalité, nous savons qu'il n'y a plus qu'une attitude possible. C'est non pas de donner mais de nous donner.

C'est cela que le Christ est venu vivre parmi nous sur la terre. Ce qu'Il a offert à son Père, c'est son humanité. Et son humanité c'est une humanité créée. Si parfaite et si belle soit-elle, l'humanité du Christ n'est rien par rapport à Dieu Lui-même. C'est une réalité créée. Et cependant, Lui, nous a montré dans sa mort, dans son obéissance au Père, que cette pauvre humanité qu'Il offrait à son Père était cependant of­ferte dans un tel absolu d'amour, comme la pauvre veuve avec ses deux piécettes, que c'est devenu la source du salut pour le monde entier.

Alors, pour nous-mêmes, soyons sans illusion et avec un peu d'humour, pour savoir que ce que nous donnons à Dieu c'est peu de chose, c'est vraiment les deux piécettes de la veuve. Et nous serions bien bêtes de croire que nous donnons à Dieu des choses extra­ordinaires. Au fond, nous ne donnons pas grand-chose, mais qu'au moins nous sachions quand nous donnons, que le véritable sens du don n'est pas de monnayer quelque chose de nous-mêmes, mais de nous laisser prendre par Dieu pour que, Lui nous sai­sissant, ayant prise sur la réalité même de ce que nous sommes, Il nous aide et nous donne la grâce de nous donner nous-mêmes à Lui.

 

AMEN