DOUBLE COMMANDEMENT
2 Co 11, 17-29 ; Mc 12, 28-34
(30 juin 1987)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
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e double commandement de la charité que Jésus recommande à ce scribe qui l'interrogeait, et à travers lui à nous, nous semble quelque chose d'un peu banal à force d'être répété. Et pourtant, aimer Dieu "de tout son cœur, de toutes ses forces, de toute son âme, de tout son esprit", ce n'est pas une entreprise si ordinaire, si simple. Aimer son prochain comme soi-même, comme on s'aime soi-même, ce n'est pas non plus quelque chose de si évidente. En réalité, ce double commandement de la charité, si nous essayons de le vivre, nous entraîne à quelques folies. Il faudrait que nous le sachions, que nous en prenions conscience.
Dans l'admirable passage de l'épître aux Corinthiens, saint Paul nous donne la vraie mesure de la charité, qui est une démesure. Il prévient ceux à qui il écrit : "Je vais parler comme un fou, je vais parler hors de sens, comme un insensé" Et il va montrer ce qu'est la charité dans sa vie : "les travaux, les emprisonnements, lapide, battu de verges, faisant naufrage, dans le désert, au fond de l'abîme, traversant les rivières, assailli par les brigands, par les païens, par ses compatriotes, par les faux-frères." Et c'est l'accumulation de toutes ces souffrances, de toutes ces difficultés que Paul a non seulement subies, mais qu'il a aimées, voulues, parce que c'est pour ses frères qu'il les a vécues, c'est pour son Dieu qu'il les a subies. "Son obsession quotidienne, qui est faible que je ne sois faible ? Qui vient à tomber qu'un feu ne me brûle ?"
Voilà le vrai sens non seulement de l'apôtre, non seulement du ministre du Christ, mais de tout chrétien. "Qui est faible que ne sois faible avec lui ?" Se sentir si concerné par chacun de ceux qui sont auprès de nous, avec nous, que leur faiblesse, c'est-à-dire aussi bien leurs souffrances, leur déréliction, peut-être leur détresse ou leur désespoir, ou encore leurs péchés, l'abîme de leur cœur. "Qui est faible que je ne sois faible avec lui ?" c'est-à-dire que je ne me sente concerné au premier chef par leur faiblesse, que je me sente envahi de faiblesse à cause de la faiblesse de mon frère. Et mieux encore si mon frère vient à tomber, qu'il tombe parce qu'il a péché, qu'il tombe parce qu'il est épuisé, qu'il tombe parce qu'il meurt, "qui vient à tomber parmi mes frères, sans que je brûle ?" sans que je sois intérieurement dévoré par cet incendie de l'amour.
Voilà ce qu'est la charité, voilà ce double commandement de l'amour de Dieu et de l'amour du prochain quand il est véritablement vécu ainsi que saint Paul nous le montre. C'est pour cela que l'Église est l'Église des martyrs, c'est-à-dire de ceux qui ont su se laisser brûler par cet amour. La Bible ne nous dit-elle pas que "l'amour de Dieu est un feu dévorant ?" Un feu dévorant. C'est dire que tomber entre les mains du Dieu vivant, accepter d'entrer dans cette alliance avec ce Dieu d'amour c'est s'exposer à être dévore, à être intérieurement consumé, comme par un feu qui brûle. Et si nous ne sommes pas consumés, c'est que nous ne sommes pas encore totalement livrés entre les mains du Dieu vivant. Non pas que le Dieu vivant veuille notre mal, veuille nous détruire, mais il veut que nous devenions comme une flamme, comme Il est Lui-même une flamme. Dieu est une flamme dévorante. Dieu est un amour incessant, Dieu n'a pas d'autre bonheur, pas d'autre occupation que cette flamme de l'amour qui le consume sans cesse pour chacun de ses enfants, Dieu qui souffre comme une mère, avec la souffrance de chacun de ceux qu'Il porte dans ses bras, avec tant d'amour Dieu qui est déchiré intérieurement, comme Il l'a été sur la croix, par le refus et le péché du plus petit de ses enfants. Dieu qui ainsi sans cesse est confronté à notre mal, à notre souffrance, à notre péché, à notre refus. Et Dieu qui, loin de vivre dans une indifférence dominatrice, éloigné de toutes ces vicissitudes d'une créature fragile et faible, Dieu qui est faible avec les faibles, fragile avec les fragiles, souffrant avec les souffrants, Dieu qui se fait péché pour les pécheurs, Dieu qui meurt parce que nous sommes remplis de poison de mort.
Alors être chrétien c'est, comme le Christ, comme Dieu, entrer ainsi dans cette communion dévorante et un peu dévastatrice qui est celle de l'amour. Les martyrs ont vécu cet amour jusqu'à l'ultime don de leur vie. Pour le moment, nous sommes appelés à donner notre vie jour après jour, petit à petit. Il faut la donner quand même vraiment si nous voulons entrer dans cette logique de l'amour qui est celle de Dieu et en dehors de laquelle il n'y a pas de vie véritable. Alors, que nous soyons prêtre depuis longtemps ou depuis peu de jours, comme Jean-François, que nous soyons baptisés comme vous tous, c'est cet appel qui nous est adressé : Dieu nous aime avec cette folie et Il veut nous communiquer la folie de son amour, pour que nous en soyons brûlés intérieurement et qu'ainsi nous découvrions ce que c'est que d'être heureux.
AMEN