COMME DES ANGES DANS LES CIEUX

2 Co 11, 1-11 ; Mc 12, 18-27

(25 juin 1986)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

e ne reviendrai pas sur la petite histoire conju­gale qui nous fait un peu sourire de la femme aux sept maris, mais je voudrais m'arrêter sur une phrase de Jésus que nous risquons de comprendre fort mal et qui peut même être à l'origine de contre-sens dans notre foi.

Jésus dit : "Lorsqu'on ressuscite d'entre les morts, on ne prend ni femme ni mari, on est comme des anges dans les cieux !" Evidemment, ceci nous semble être une affirmation d'angélisme, au sens que cela prend dans notre vocabulaire courant. Cela vou­drait dire, pensons-nous, que la béatitude que Jésus nous promet est quelque chose de désincarné, quelque chose d'un peu vague et vaporeux où l'on ne connaîtra plus personne de façon, précisément, personnelle, directe. S'il n'y a plus ni femme ni mari, s'il n'y a plus ni homme ni femme, c'est que nous serons tous plus ou moins semblables et que, pensons-nous, nous n'au­rons plus de relation particulière, personnelle, pro­fonde, avec l'un et l'autre, puisque nous n'en aurons même plus avec nos anciens conjoints. Ce n'est cer­tainement pas cela que Jésus veut dire, et sa compa­raison avec les anges est mal entendue par nous à cause de siècles de réflexion sur le monde des anges qui nous ont un petit peu déformé la pensée.

Quand nous pensons aux anges, nous pensons à des êtres un peu mythiques, des êtres fantomatiques, des êtres sans consistance. Dans la Bible, les anges sont des êtres qui échappent aux prises de notre monde matériel. Ce sont des êtres créés par Dieu, des êtres qui sont donc œuvres de l'action et de l'amour créateur de Dieu, mais qui ne connaissent pas les li­mitations de la matière. Pour nous, la matière est quelque chose de concret, de palpable, de tangible, mais nous ne pensons pas toujours que c'est quelque chose d'extrêmement limitatif. Certes nous sommes faits pour vivre dans un corps, et c'est pour cela que nos corps ressusciteront au dernier jour, mais si nos corps sont le lieu propre où s'exercent notre vie, notre personnalité, et en cela c'est une grande richesse que celle d'avoir un corps qui est façonné par les profon­deurs de notre âme, en même temps, par le corps nous appartenons à ce monde matériel qui est un monde de juxtaposition, un monde de frontières, d'extériorité.

Nous le savons aussi dans notre vie, y com­pris dans notre vie conjugale. Nous sommes très pro­fondément opaques les uns aux autres, et même les êtres que nous aimons le plus, même l'être que nous aimons le plus au monde parce qu'il est notre intime, notre bien-aimé, notre conjoint, cet être reste un mystère, un mystère non seulement à cause de sa pro­fondeur mais aussi à cause de la difficulté de commu­nication. On a parlé de l'imperméabilité des conscien­ces, et c'est vrai que, en fait, nous ne pouvons que deviner, et deviner de façon approximative, ce qu'il y a dans le cœur et dans la personnalité profonde des autres y compris de ceux que nous aimons le plus. Cela vient de cette limitation de la matière, de cette opacité de la matière.

Et en même temps cette matière nous frag­mente les uns par rapport aux autres, nous rend "exté­rieurs" les uns aux autres. Il y a une impossibilité de pénétration spirituelle à l'intérieur du cœur des autres, qui nous condamne à cette sorte d'extériorité. C'est cela que le Christ nous dit devoir disparaître dans le monde nouveau. Non pas parce que dans ce monde il n'y aurait plus de matière, il n'y aurait plus de corps. Au contraire, dans cette page d'évangile, le Christ affirme que nous ressusciterons, que notre chair res­suscitera. Mais elle ne ressuscitera pas dans son état d'opacité, de limitation, d'extériorité, de fragmenta­tion. La chair ressuscitera transfigurée, c'est-à-dire recevant en elle le privilège de l'esprit, l'esprit qui est capable de communier avec un autre esprit, l'esprit qui est capable, par l'amour et par la connaissance, de faire sien le secret le plus profond de l'autre, et en même temps de livrer son secret le plus profond à l'autre.

Et ainsi, quand nos corps ressusciterons, et saint Paul cherche avec difficulté des mots pour ex­primer cette résurrection, ce sera "un corps spirituel". Cela ne veut pas dire un corps évanescent, un corps astral comme nous le racontent ces sectes plus ou moins branchées sur la réincarnation ou sur d'autres fariboles. Quand Paul parle d'un corps spirituel, il parle d'un corps qui sera bien un corps mais qui aura les privilèges de l'esprit, c'est-à-dire la capacité de communier, qui ne sera plus un "corps-frontière", un corps-limite.

Dire que nous serons comme des anges dans le ciel c'est dire que la capacité de communion qui sera la nôtre sera infinie, sera sans limites. Et c'est pourquoi nous aimerons non seulement ceux qui ont été proches de nous pendant la vie, non seulement notre ancien conjoint ou nos enfants ou nos proches, mais nous aimerons tous les hommes comme des pro­ches. Nous deviendrons proches de tous les êtres hu­mains. Cela évidemment avec toutes les nuances, toutes les divergences, toutes les particularités, toutes les personnalisations des relations que nous aurons à avoir avec chacun qui sera différent de l'autre. Mais personne ne nous sera étranger, personne ne nous sera extérieur, personne ne nous sera inconnu. Il y aura communion profonde, allant jusqu'à l'intime, avec tous les hommes, tous les êtres avec qui nous partage­rons le bonheur du paradis.

Evidemment cela nous est incompréhensible. Nous ne pouvons pas imaginer ce que peut être un amour à la fois intime et universel. Pour des êtres de chair terrestres comme nous, l'amour universel ne peut être qu'une sorte de philanthropie vague et un amour intense ne peut être qu'individualisé et s'adres­sant qu'à des personnes en nombre relativement res­treint et bien précises. Mais Dieu, Lui, parce qu'Il est esprit, a un amour personnel pour tous les êtres qu'Il a créés. Dieu aime chacun d'entre nous comme s'il était unique au monde. Et c'est à cela que Dieu nous fera participer quand, par la résurrection, nous entrerons dans la plénitude de ses prérogatives spirituelles de ses prérogatives divines qu'Il nous communiquera, y compris à notre propre chair.

Alors n'imaginons pas un paradis vague où nous ne connaîtrons personne, où nous serons tous plus ou moins anonymes, mais au contraire, un para­dis où chacun sera pleinement lui-même, mais telle­ment lui-même dans une telle transparence que tous pourront communier à ce secret intime de chacun dans une joie et une fête infinie, qui ne sera jamais un "moins" par rapport aux affections de la terre, mais au contraire leur plein épanouissement, leur plus grande plénitude et leur totalité inimaginable.

 

AMEN