RENDEZ A CÉSAR CE QUI EST A CÉSAR

2 Co 9, 6-11 ; Mc 12, 13-17

(23 juin 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

C

ette parole du Christ est extrêmement célèbre et elle a été commentée un très grand nombre de fois. Elle affirme la consistance propre des réalités naturelles, humaines, voire politiques, voire même d'une politique qui peut être considérée comme contraire au Royaume de Dieu. César, c'était l'occu­pant, c'était l'ennemi, c'était cependant le pouvoir légitime au moment où Jésus parlait.

En effet, si Jésus dit de "rendre à Dieu ce qui est à Dieu" affirmant ainsi les droits imprescriptibles de tout ce qui a trait à la foi et à la vie éternelle et au Royaume de Dieu, l'occasion de cette parole a été le piège tendu, avec hypocrisie, par les pharisiens et les Hérodiens, un piège qui portait sur la nécessité ou la non-nécessité de payer l'impôt à l'occupant, au pou­voir établi à ce moment-la, même si ce pouvoir pou­vait être considéré comme injuste. C'est donc bien sur César que porte la pointe de la parole de Jésus et non pas sur "rendre à Dieu ce qui est à Dieu." Certes Jé­sus affirme que le pouvoir de César n'est pas un pou­voir universel, cependant Il affirme aussi que, dans son ordre, ce pouvoir a ses droits.

Il ne s'agit pas seulement d'une question poli­tique, il s'agit plus généralement de l'autonomie de l'ordre naturel, de l'ordre à la fois humain, social, po­litique, de tout ce qui n'est pas uniquement le Royaume de Dieu. Il y a en effet une tendance, qu'on pourrait appeler le surnaturalisme ou un spiritualisme excessif qui voudrait que tout se résolve uniquement à partir de l'évangile, à partir de la Parole de Dieu, à partir de la recherche de la Parole de Dieu, à partir de la foi, comme si la foi pouvait se substituer aux règles naturelles qui président dans chaque domaine au cours des choses.

Et bien non. Ce n'est pas à partir de la foi que l'on pourra porter un jugement sur une question d'or­dre politique comme sur une question d'ordre écono­mique, comme d'ailleurs aussi sur beaucoup de ques­tions d'ordre humain, à commencer par les questions d'ordre familial, conjugal, psychologique, personnel. La foi ne se substitue pas aux autres dimensions de l'homme, de l'humanité. Chaque chose a sa structure propre, chaque réalité a reçu de Dieu le maximum d'autonomie, de consistance pour pouvoir se déployer, se développer et agir selon ses règles propres. Et né­gliger les règles propres de chaque ordre de choses, sous prétexte de ne s'inspirer que de la foi et directe­ment de la foi, ce serait d'une certaine manière dés­tructurer l'univers. Les règles qui président aux réali­tés humaines, sociales, psychologiques, personnelles, communautaires ou aux réalités naturelles de l'uni­vers, ces règles viennent directement ou indirectement de l'acte créateur de Dieu. Et négliger ces règles sous prétexte de surnature c'est d'abord négliger cet acte créateur de Dieu. Dieu a donné à toutes choses leur consistance. Cela vient de Dieu aussi, et nous devons donc respecter la consistance de ces ordres de choses comme étant un don de Dieu, un don qui n'est pas l'ultime don, qui n'est pas l'ultime signification de l'univers, certes toutes choses sont faites pour être dépassées dans la recherche du Royaume, mais il faut commencer par honorer ce que les choses portent, ce que les êtres portent en eux-mêmes comme exigences propre qui ont le droit d'être reconnues, que nous avons le devoir de respecter et d'accomplir.

C'est pourquoi il y a une sorte de court-circuit surnaturaliste qui est une erreur et qui est, en fin de compte sans que nous nous en rendions toujours compte, une manière de ne pas pleinement prendre la mesure de l'action de Dieu. Car cette action de Dieu, comme je viens de le dire, est d'abord l'action créa­trice. Et cette action créatrice de la part de Dieu est une immense générosité, parce qu'Il ne se contente pas de donner aux êtres une richesse qui leur appar­tient en propre, mais encore Il donne à ces êtres de pouvoir agir selon cette richesse qu'ils ont reçue, de pouvoir se développer, se déployer, intervenir dans le cours de l'histoire, agir les uns sur les autres, toutes choses qui ne sont pas immédiatement prises en compte par Dieu, parce que Dieu a voulu déléguer aux êtres, même les plus humbles, le maximum d'au­tonomie et de liberté.

Et cela est extrêmement important parce que cela nous impose à nous chrétiens d'être attentifs, respectueux et compétents dans les domaines de la vie du monde auxquels nous sommes affrontés et aux­quels nous avons à participer. Et ce n'est pas simple­ment en nous mettant devant Dieu et en prière que nous résoudrons ces problèmes. Il faut que nous nous mettions à l'école des choses, à l'école du monde, à l'école de la nature de chacune des réalités auxquelles nous avons à faire, de chacun des êtres à qui nous avons à faire.

Que cette parole du Christ nous invite à res­pecter tout ce qui existe, même les choses apparem­ment les plus humbles que nous serions tentés de considérer comme secondaires. Tout a son impor­tance, tout a un message à porter à l'harmonie de l'univers. Et la foi ne pourra s'établir en vérité que si a été respectée ainsi la structure propre de chacune des créatures.

 

AMEN