LE FIGUIER STÉRILE

2 Co 5, 14-21 ; Mc 11, 11-25

(17 juin 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

J

e considère pour ma part que cette page d'évan­gile est une des plus difficiles à commenter et pour ce qui est du sens littéral, je déclare forfait parce que maudire un figuier qui n'a pas de figues quand ce n'est pas la saison d'en avoir, je ne com­prends pas ce que cela peut vouloir dire. Par la bou­che du Christ l'évangile commente ce texte non pas par rapport à la fécondité ou à la non-fécondité du figuier mais en fonction de la foi. De même qu'en maudissant un figuier il peut se dessécher spontané­ment, de la même manière vous pourriez transporter les montagnes dans la mer. Si vous avez la foi, n'im­porte quoi peut arriver. Ceci traite d'un sujet connexe, mais ne résout pas la question que nous pose l'affaire du figuier. Alors je me résous à prendre cette histoire de manière purement symbolique. Peut-être est-ce finalement d'ailleurs le sens du texte ?

Ce que Jésus voulait c'est que ce figuier porte des fruits à un moment où il n'était pas capable d'en avoir. Et Il ajoute : "Si vous avez la foi, vous êtes ca­pables de réaliser des choses apparemment impossi­bles, comme de transporter des montagnes dans la mer". Alors je prends une première conséquence de ces affirmations, c'est que Dieu est le maître de l'im­possible. Dieu est Celui qui réalise, et qui par consé­quent demande, des choses qui sont apparemment impossibles. En fait, Dieu nous demande de faire ce que nous ne sommes pas capables de faire. Et je crois que cela est profondément vrai, je crois que Dieu nous demande de nous tourner vers Lui, d'adhérer à son appel, de répondre à sa grâce, toutes sortes de choses dont nous n'avons pas en nous la capacité. Nous ne pouvons pas répondre à l'appel de Dieu, parce que Dieu nous appelle à des choses qui dépassent de tou­tes parts nos capacités naturelles. Nous ne pouvons pas collaborer à la grâce de Dieu parce que la grâce de Dieu c'est "ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme." Il y a une disproportion radicale entre ce que Dieu nous propose, et par conséquent ce que Dieu nous demande, et ce que nous sommes capables de faire. Et je crois que seule la foi, c'est-à-dire l'adhé­sion à cette capacité qu'a Dieu de réaliser des choses apparemment impossibles, peut nous permettre de répondre à cette exigence infinie, à cette exigence sans limites qui est celle de Dieu, exigence qui n'est pas pour nous détruire, mais pour nous transporter au-delà des limites de nous-même. Dieu veut que nous fassions éclater les limites de notre être et que nous acceptions que ce soit Lui qui les fasse éclater, qu'Il nous conduise au-delà de ce que nous sommes. Tout l'évangile n'est pas une proposition de réaliser les capacités de l'homme selon notre mesure, l'évangile est une proposition de nous laisser entraîner dans une aventure qui, au fond, est apparemment sans issue, qui n'a ni queue ni tête, parce que nous ne sommes pas du tout proportionnés à sa réalisation. Et si Dieu nous la demande, c'est parce que Lui seul peut faire ce qui nous semble radicalement impossible, et ce dont nous sommes incapables.

La deuxième réflexion découle de la pre­mière. Nous ne devons jamais avoir d'excuse pour ne pas faire ce que Dieu nous demande. Bien souvent nous nous disons : il faudrait ceci mais c'est tout à fait au-delà de mes forces, il faudrait répondre de telle ou telle manière, mais je n'en suis pas capable. Et c'est vrai que nous n'en sommes pas capables. Mais nous ne sommes pas capables de cela, et nous ne sommes pas capables d'autre chose, en fait nous ne sommes capables de rien ou de pas grand-chose. Par consé­quent cette réponse n'est sûrement pas la bonne. Dire : "Dieu me demande ceci, mais je ne peux pas le faire", ce n'est pas une excuse. La foi nous appelle précisé­ment à marcher au-delà de nos limites, à marcher dans cette obscurité où nous ne voyons pas où Dieu veut nous mener, où nous ne voyons pas comment Il va nous y mener, mais précisément à faire confiance à cet appel de Dieu qui, s'Il nous l'adresse, sait com­ment Il nous y conduira.

Alors cela doit changer un petit peu notre fa­çon d'évaluer notre vie, d'évaluer nos relations avec Dieu. Au lieu de nous dire de manière raisonnable : "Ceci est possible, ceci ce l'est pas, donc je vais faire ceci et puis je m'arrêterai !" il faut que nous sachions nous laisser prendre radicalement par cet appel de Dieu, par cette dynamique divine, par cet élan que Dieu peut imprimer en nous et qui nous fera faire des choses apparemment impossibles. C'est cela le mira­cle fondamental. Le miracle ce n'est pas de transfor­mer des pierres en pains, le miracle ce n'est pas de se jeter du haut du pinacle du Temple et de flotter dans l'air pour se poser doucement par terre, le miracle ce n'est pas de voir des choses étranges qui vont se réali­ser, le miracle c'est que Dieu réalise par nous et en nous ce que nous n'étions pas capables de faire, ce qu'en aucun cas nous n'aurions pu imaginer.

L'épître aux Corinthiens vient répondre à cette inquiétude qui nous limite. Elle nous dit deux choses. La première c'est que Dieu Lui-même nous supplie de nous laisser réconcilier avec Lui. Nous penserions a priori que nous réconcilier avec Dieu c'est une question de bonne volonté, de vertu, de re­pentir, de regret, de bonnes actions. Pas du tout, c'est Lui qui nous supplie : "Je vous en prie : Laissez-vous réconcilier avec Moi !" Alors peut-être que les rela­tions entre Dieu et nous ne sont pas exactement celles que nous pensions. Il ne faut pas les concevoir selon un mode raisonnable de choses à accomplir selon nos propres forces. Il y a chez Dieu un tel désir de nous entraîner au-delà de notre pauvreté et de notre misère que nous devons nous laisser appeler, supplier par Dieu quand Il veut faire de nous des saints.

La deuxième chose qui nous est dite dans ce passage, c'est que "Jésus a été fait péché pour nous !" Cette parole si étrange, si profonde, si bouleversante. Le péché, la chose la plus abominable, et ce poids que nous traînons, qui nous semble effectivement nous empêcher de réaliser notre sainteté, voilà que Jésus non seulement l'a pris sur Lui, mais encore Il s'est identifié, Il s'est fait péché pour nous.

Je crois qu'il faut que nous renoncions à com­prendre raisonnablement, rationnellement toutes ces choses. Il s'agit de la folie de l'amour de Dieu, cette folie qui l'a poussé à se faire péché pour nous, à nous supplier à genoux d'accepter qu'Il nous aime, cette folie qui peut, effectivement, réaliser en nous ce que nous ne pensions pas réalisable et qui fait que l'im­possible devient possible, à cause de la force de l'amour de Dieu.

 

AMEN